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Jean-Michel Deiss à Bergheim

« L’Alsace est riche de toutes ses différences »
L’une des personnalités les plus connues du vignoble d’Alsace, réputé pour ses vins uniques et salués au plan international, l’est aussi pour son engagement sans nuance pour une viticulture de terroirs. S’opposant aux frilosités et aux replis engendrés par des « délires identitaires », Jean-Michel Deiss passe pour un intégriste excessif auprès de certains tandis que ses idées finissent par en séduire d’autres. Rencontre avec un esprit libre amoureux de la terre et du vin.
Comme chanteur, Guy Béart n’a guère marqué les esprits. Excepté quelques « fans » transis nombreux sont ceux qui se sont gaussés de sa voix chevrotante, mal posée, pouvant donner à penser à chaque Pavarotti de la douche matinale que son avenir se trouvait tracé dans le bel canto. Le parolier Béart, en revanche, a laissé quelque trace qui mérite qu’on s’en souvienne. Le père de la belle Emmanuelle écrivait voici une trentaine d’années une chanson dont le refrain disait : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ». La sentence, disait le chanteur, avait été appliquée en diverses circonstances. Et sans recours aucun à la « sagesse » du café du Commerce, n’importe qui peut volontiers se retrouver dans tel adage.
À y regarder de près, on peut penser qu’il s’adapte comme un gant au cas de Jean-Michel Deiss. Voilà l’un des plus réputés des vignerons alsaciens, figurant dans le club très fermé des professionnels reconnus au plan international, et qui fait l’objet en de fréquentes circonstances de commentaires acerbes, vengeurs, chargés d’ironie mordante. Très rares sont ceux qui admettent revendiquer une proximité intellectuelle avec le trublion de Bergheim. Et même si les victimes expiatoires des bûchers contemporains ont quelque chose de fondamentalement agaçant, une approche attentive permet de découvrir combien le costume taillé sur mesures pour Jean-Michel Deiss par nombre de ses confrères lui va en fait très mal.

Engendrer le débat

Bon, c’est vrai. Le vigneron cultive plus le sens de formules aiguisées comme des flèches trempées dans le curare que la diplomatie rampante. Et après ? On dit bien qu’en politique, les promesses n’engagent que ceux qui les croient. On peut aussi prolonger cette idée en suggérant que dans le cas présent, les saillies verbales et les iconoclasmes de Jean-Michel Deiss n’égratignent que ceux qui se sentent visés. Du florilège des expressions qui ont fait mouche, on retirera nombre qui n’étaient pas intégralement marquées par l’équilibre ni pensées pour constituer des vérités. Mais bien plutôt destinées à engendrer l’interrogation et le débat.
Alors, le vigneron agace et il devient facile de se retrancher derrière des ébahissements plus ou moins sincères pour évacuer derrière le voile de l’outrance le fond d’une pensée qui devrait imprégner au plus profond la viticulture alsacienne. « Je me bats pour que les syndicats locaux disposent d’une marge de manœuvre accrue pour déterminer les règles de conduite qui convienne à chaque grand cru, un par un », rappelle ainsi Jean-Michel Deiss. La relecture attentive de ses propos, publiés ici où là et notamment dans Format Raisin « hiver 98 », le journal du Synvira, confirme clairement l’idée. Cela n’empêche pas nombre de collègues d’affirmer crânement rigoureusement le contraire, clamant urbi et orbi que Deiss veut imposer ses préceptes à tout le monde.
Entendons nous bien : pas question ici de se faire l’avocat de l’un des vignerons alsaciens qui, d’ailleurs, en a le moins besoin. Dans ce rendez-vous hebdomadaire qui cherche à établir ou renforcer passerelles et ponts entre vignerons du nord au sud, le débat mérite d’être posé. Même si l’habit de « martyr » et le rôle de souffre-douleur conduit généralement ceux qui s’en vêtissent au divan du psychanaliste, on peut s’interroger cinq minutes sur le rôle que l’on fait jouer dans ce vignoble à ceux qui l’entraînent vers la notoriété internationale et le succès économique.

Où est le sectarisme ?

« C’est vrai, j’ai du mal à supporter l’image dont on m’affuble », convient le vigneron. « On me fait passer pour un intégriste, intolérant et sectaire. Mais comment ne pas s’emporter devant certaines vignes ? », lance-t-il. On lira en encadré quelques questions posées d’ailleurs par des charges absolument aberrantes dans un vignoble AOC, sur des coteaux. « C’est facile de disqualifier celui qui dénonce des erreurs manifestes. Encore plus facile de le considérer comme marginal », avoue le vigneron, habitué à cette relative solitude. « Lorsque j’ai lancé l’idée des “grands vins” élaborés à partir de principes séculaires comme la complantation, nombreux sont ceux qui ont crié haro et ont voulu m’exclure de l’AOC pour absence de typicité. Et ceci, sans avoir dégusté le moindre de mes vins. Leur opinion a changé rapidement lorsqu’ils ont enfin fait connaissance avec ces vins qu’ils avaient choisi de décrier a priori », se souvient-il.
La page est aujourd’hui tournée mais Jean-Michel Deiss rappelle l’anecdote pour s’interroger sur un point qu’on ne peut plus éluder tant le danger menace : « Qui est atypique de l’AOC. Celui qui tire 150 hl/ha ou ceux qui prennent des risques pour tirer le vin d’Alsace vers le meilleur ? ». Et d’appuyer son raisonnement par un constat simple : un petit tour dans les vignes de Bergheim et une dégustation de raisins à ce stade suffit à se convaincre des effets néfastes des excès. Des baies de sylvaner ou de riesling dans des vignes croulant sous la charge sont encore vertes, immangeables. D’autres sont déjà tout à fait agréables, y compris sur une parcelle totalement à l’abandon depuis fort longtemps, ou les pieds poussent dans le plus parfait désordre végétal, sans fil ni rangée. Là où la nature s’occupe de tout, les grains sont le plus souvent de taille réduite et parfaitement consommables alors que le résultat des excès est inconsommable quoique destiné à faire du vin…

Mettre en avant le terroir

« Les premiers vignerons étaient des cueilleurs », rappelle Jean-Michel Deiss. « En augmentant le champ technique, on s’est trop éloigné des équilibres. La viticulture s’uniformise, ce qui peut rassurer certains. Il faut revenir aux bases du métier, vers des pratiques plus naturelles. La vigne est une plante de terrains “limitant”, par manque d’eau, excès de soleil ou de lumière. La culture viticole, c’est de jouer avec le terroir en pratiquant pour chaque sol la viticulture la mieux adaptée », plaide-t-il. « Le vigneron est un créateur qui manipule la liberté. La pratique des vins de cépage est développée dans des régions où l’on peut maîtriser tous les paramètres – y compris climatiques – et même corriger par l’irrigation, par exemple, certaines carences. Ce n’est pas du tout le cas en Alsace, terre riche de ses différences, où nous avons la chance de pouvoir pratiquer une viticulture de terroir. Chaque vigneron dispose de la liberté extraordinaire de s’imprégner de ses propres terroirs pour y développer la pratique la mieux adaptée à l’expression du sol la plus forte. Un vin de terroir saura dire tout ce que le sol communique. Si on se donne les moyens de contraindre la vigne à rechercher sa nourriture au plus profond, on se met à l’abri des épiphénomènes climatiques annuels », décrit Jean-Michel Deiss, qui s’étonne de voir la notion de millésime autant mise en valeur. « On communique sur l’aspect que le vigneron ne maîtrise pas, c’est-à-dire les aléas météorologiques », déplore-t-il.
Mais évidemment, telle perspective va à l’encontre des idées en vogue. Le domaine Deiss emploie une quinzaine de salariés, situation permise par les résultats économiques enregistrés. « Tout cela procède d’un projet engagé il y a longtemps. J’ai décidé un jour de ne pas suivre les traces de mon père en rompant avec sa clientèle traditionnelle. Mon épouse Clarisse et moi avons dans un premier temps dépensé une énergie considérable à tenter de convaincre les anciens clients du bien-fondé de l’évolution mais on s’est aperçu de l’inanité de nos efforts. Alors, nous avons pris le risque de constituer de toutes pièces une clientèle entièrement nouvelle », rappelle-t-il. On sait que le domaine Deiss fait aujourd’hui partie des très rares maisons de vins où les tarifs atteignent des niveaux courants dans d’autres vignobles. Et où les niveaux de qualité sont récompensés de distinctions internationales qui en font des vins toujours très demandés.

Le désir de progresser

« Si nous avons réussi dans cette voie, d’autres pourraient bien le faire. Je me lève chaque matin avec le désir de me dresser, de progresser. La viticulture représente un projet culturel basé sur l’interpénétration des différences, comme dans la société. Mon plaisir réside dans l’expérimentation et dans l’imprégnation la plus intense avec mes vignes », raconte Jean-Michel Deiss, qui indique « lire dans ses vignes comme dans un livre ouvert. Parfois, je n’ai nul besoin de déguster un vin pour ressentir précisément ce qu’il contient. Le vin coule dans mes veines », poursuit-il. Discours démagogique, destiné à embellir le portrait ? Le fait est que le vigneron avoue son peu d’enthousiasme pour les dégustations de « spécialistes » pratiquant le « donjuanisme » au plan vinique. « Ils accumulent les dégustations, multipliant les expériences sensorielles à la manière indécente d’une partouze gustative. Ils passent à côté de l’essentiel, c’est-à-dire ce que le vin va leur dire sur eux-mêmes ainsi que la rencontre avec la vigne, son terroir et le vigneron », déplore Jean-Michel Deiss.
Pour l’heure, il commence à faire connaître son nouveau « grand vin » issu cette fois du Mambourg. Les parcelles ont été complantées avec 7 cépages, une densité de pieds à l’ha voisine de 10 000, et des rendements de l’ordre de 25 hl/ha. Le résultat est déjà étonnant, avec un vin d’une richesse et de caractéristiques qu’on pourrait rapprocher d’un grand vin rouge si l’on prend soin de le déguster les yeux fermés. « Initialement, j’ai dégusté toutes les bouteilles de Mambourg que j’ai pu acheter. Toutes laissaient apparaître une acidité très faible, des tanins forts, l’absence de botrytis et une impression de malo. Les gewurztraminer étaient incompréhensibles car la viticulture pratiquée sur le Mambourg est inadaptée à ce terroir », commente Jean-Michel Deiss, sans crainte de se faire taxer une nouvelle fois de donneur de leçon. « J’ai essayé de constituer une vigne capable d’exprimer le Mambourg dans son entier ». Les dégustateurs – et les clients – jugeront le résultat mais l’effort et la créativité sont là.
Le vigneron – qui déplore l’attitude des restaurateurs qui privilégient les vins jeunes à boire rapidement plutôt que les vins de longue garde – dispose en tout cas d’une nouvelle corde à son arc avec ce « grand vin ». « Pour faire avancer des trains, il faut des locomotives. À ceux qui me reprochent d’avancer trop vite pour la majorité des viticulteurs, je réponds que l’inverse serait tragique. La situation du vignoble n’est déjà pas bonne mais sans locomotive, ce serait bien pire », lance-t-il. Reste que l’écart a tendance à se creuser entre les extrêmes et qu’il faudra bien trouver le moyen de faire évoluer le vignoble vers le plus grand commun multiple – l’AOC – plutôt que de laisser dériver vers le plus petit dénominateur commun.

Didier Bonnet


ENCADRE

150 hl/ha, est-ce admissible ?

Des yeux, une calculette et un peu de temps. Voilà ce qu’il suffit pour établir l’existence de rendements largement supérieurs à 150 hl/ha sur des parcelles situées sur des coteaux. Non pas qu’on puisse considérer comme normaux de tels excès lorsqu’ils sont commis dans la Hardt de Colmar, mais leur existence à deux pas de grands crus réputés a quelque chose de provocant. « On me traite d’intolérant », s’emporte Jean-Michel Deiss. « Mais comment ne pas se mettre en colère ? Comment admettre des situations qui sont le fruit d’autant d’ignorance, d’abus de traitements chimiques », s’insurge-t-il. Même la très prudente revue de l’AVA Les Vins d’Alsace annonce le pire pour cette année sur cette question, constatant que les charges moyennes constatées dans le vignoble dépassent le niveau autorisé par l’AOC. « Tous cépages confondus, le rendement moyen prévu sur le vignoble d’Alsace est de 90 hl/ha (…) Comme en 1998, le vignoble va donc être confronté à des dépassements de rendement et plus encore à des problèmes qualitatifs (…) Le riesling et le pinot noir, et plus encore le pinot blanc et le sylvaner sont plus près de 100 hl/ha que des 88 réglementaire », constate la revue dans sa livraison d’août. Et de préconiser, par exemple, de ne pas dépasser 29 grappes par souche pour 4 000 pieds/ha pour le sylvaner. Quand on découvre des parcelles à près de 50 grappes, on se dit qu’il reste encore du travail à accomplir pour ramener la viticulture alsacienne dans une voie plus saine, d’autant qu’on sait qu’à 88 hl/ha, la production moyenne s’apparente plus à des vins de pays qu’aux « grands blancs ». Et le fait que d’autres vignobles pratiquent aussi des excès n’est en rien une excuse ! Quelle catastrophe commerciale faudra-t-il pour convaincre chacun de l’inanité de ce laisser aller ?

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