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Le Domaine Gilg, à Mittelbergheim

La vérité se trouve dans l’œnothèque.
Attention, apparences trompeuses. Au domaine Gilg, la révolution n’est pas pour demain. Pourtant, ces aristocrates du vin élaborent des cuvées surprenantes et cultivent une tradition de vins de très longue garde comme on aimerait bien en rencontrer plus souvent. Et si le sylvaner se bonifie après 40 ans, c’est qu’il n’est pas un petit vin. Reste à persuader les consommateurs.
Avec sa cinquantaine de maisons dont les murs datent du XVI et XVIIème siècle, Mittelbergheim compte à l’évidence parmi les plus intéressantes cités de la route des vins. Malheureusement, comme à Heiligenstein, l’étroitesse des rues et leur fréquentation logiquement assidue par force véhicules en tout genres rend sportive la simple visite des lieux. Alors tant pis pour la contemplation des richesses architecturale de Mittelbergheim, baptisée jusqu’au XVIIème siècle du seul nom de « Bergheim » ; puisque la rue semble hostile aux non-motorisés, autant se réfugier dans quelque cour de maison patricienne. Elles sont superbes, nichées entre des édifices anguleux mais charmants, dont les allures anciennes conservent la patine de l’existence qui fait défaut à tant de « villages musées » par trop ripolinés.
Ici, les cours sont bien souvent les royaumes des vignerons. Dans ces mêmes colonnes, nous avons déjà eu maintes occasions d’évoquer plusieurs vignerons du cru. Au pied du Zotzenberg, chantres et hérauts du sylvaner partent en cohorte à l’assaut des clients potentiels. Mais si la troupe est nombreuse, point d’uniforme seyant à arborer. Tout juste l’une ou l’autre bannière à brandir, mais pas question pour un dirigeant charismatique de placer des ouailles sous sa houlette. C’est que Mittelbergheim est un concentré de vignoble alsacien. On y trouve de tout, en matière de tendances, de visions, de projets, de vins aussi. Et, bien entendu, des contradictions.

Rien n’est simple.

Le domaine Gilg reflète bien cette réalité complexe et changeante.


Sous la houlette de Armand (aujourd’hui retraité) et Jean-Pierre, deux frères, toute la troupe s’entend à merveille pour afficher une parole simple et vertueuse. Les cultures raisonnées, tyflo, bio ? Connaît pas. Le grand cru ? OK pour les cépages nobles, mais le sylvaner, même celui du Zotzenberg était surtout connu comme vin de soif. Les tarifs si décevants proches d’une idée de petits vins ? Impossible de les bouger, de peur de tuer la poule aux œufs d’or. Ou alors, à condition que tous s’y mettent ensemble. A ne considérer que l’écume des mots, il y a de quoi regretter ce manque d’inspiration, l’immobilisme qui fait tant de mal en Alsace.
Mais bien entendu, rien n’est aussi simple chez Gilg. Car au-delà des discours bien carrés se dissimulent bien mal d’autres réalités : par exemple, la visite de la cave recèle bien des trésors. Un pinot gris « barrique », très contraire en apparence aux propos précédents. Ou encore ces trésors d’imagination pour élaborer une gamme de crémants proprement étonnante. Sans oublier l’oscar pour l’ensemble de l’œuvre de la famille Gilg, qu’on attribuera au fantastique potentiel de vieillissement des vins du domaine, crémant compris. Le 1983, évidemment hors vente, est d’une fraîcheur et d’une plénitude incroyable, de quoi piéger bien des palais avertis dans une dégustation aveugle. De quoi se persuader d’une vertu cardinale : renoncer aux idées toutes faites. Et consacrer du temps à vérifier en cave ce qu’expriment les flacons… surtout si, comme chez Gilg, on rencontre une œnothèque familiale de plusieurs milliers de bouteilles dont les millésimes remontent le temps jusqu’à l’époque où les premiers spoutniks tentaient de nous persuader de la suprématie soviétique.

L’avenir du sylvaner.

Singulier mélange donc entre la bonhomie et la simplicité familiale, la gentillesse de l’accueil, le caractère très tranché des discours et la richesse des vins. Et s’il l’axiome qui affirme que seuls les grands vins se bonifient avec l’âge est pertinent, la catégorie dans laquelle il convient de ranger les crus d’ici est claire. Grands vins aux petits prix. Quant au reste, là encore, deux doigts de clairvoyance sont nécessaires pour bien comprendre cette famille : l’enherbement ou la taille courte (sur une seule arcure en fait) sont pratiqués ici depuis bien avant que la mode n’impose ces pratiques. Même chose quant aux pratiques apocryphes (assemblages, complantations, mise en avant du sylvaner sur le grand cru, etc.) qui seront dénoncées dans la partie « on » de l’interview. En poussant plus avant la discussion dans la partie « off » de l’interview, tout indique qu’aucune de ces idées n’est rejetée par principe. Mais que la famille Gilg privilégie pour l’heure un solide sens des réalités.
« Nos clients ne nous demandent pas du sylvaner, même du grand cru. Ils veulent des vins issus des cépages réputés nobles. C’est ainsi. Je ne vois pas comment nous pourrions du jour au lendemain faire évoluer cette réalité de façon significative », répond Jean-Pierre Gilg lorsqu’on l’interroge sur l’avenir du sylvaner sur le Zotzenberg. En poussant son raisonnement plus loin, le vigneron est tout à fait prêt à admettre que ce cépage pourrait rejoindre la liste des quatre admis et qu’il n’y aurait pas grande perte à voir disparaître le muscat des vins autorisés à porter l’appellation grand cru Zotzenberg. « Je ne suis pas du tout contre le sylvaner sur le grand cru. La question que je me pose, c’est comment le vendre si on le généralise ! De petites quantités de sylvaner d’exception, pourquoi pas ? Mais sûrement pas l’ensemble du lieu-dit », précise-t-il en appuyant sa démonstration par l’ouverture de quelques flacons de rieslings, pinots gris ou gewurztraminer issu du Zotzenberg. Racés, puissants, expressifs, ils affichent haut et fort leur identité. Tant et si bien qu’on finit par se demander si assemblage ou complantation ne seront pas des pistes à explorer sur ce terroir qui imprime si explicitement sa marque.

La vérité dans le discount ?

Ce pragmatisme intense trouve son origine dans la nature de la clientèle du domaine : environ 80 % des vins sont vendus à des particuliers, qui font notamment halte au caveau familial. « Nos prix sont certes modestes. Mais il faut demeurer dans le contexte ! Jusqu’à 40 F, on ne réfléchit pas trop avant d’ouvrir une bouteille de vin. Au-delà, les clients sont déjà plus circonspects. Peut-être faut-il augmenter, mais nous devrons procéder tous ensemble », pense Jean-Pierre Gilg. Il est vrai que dans le contexte des environs de Mittelbergheim, l’affichage de tarifs relativement plus élevés semble risqué tant on trouve des metteurs en marché qui pensent que la vérité est dans le discount, à l’instar de certaines cités ultra-touristique des environs de Colmar où certains pensent détenir la vérité en vendant moins cher que le voisin.
Reste toujours la même analyse : si les alsaces sont maintenus à des niveaux de prix de vente relativement trop faibles, quelle que soit leur qualité intrinsèque, c’est parce que leur image globale est dévaluée. « Il ne faut jamais oublier que dans l’esprit des consommateurs strasbourgeois, le Zotzenberg était assimilé à un vin de bonne qualité, mais surtout un vin de soif, facile à boire. Pas à un grand cru », rappellent Jean-Pierre et Armand Gilg. Après avoir tant maltraité les alsaces dans des winstubs dont certaines ont servi le vin comme on sert des boissons industrialisées, les consommateurs strasbourgeois ont entériné l’idée que les alsaces ne pouvaient être que petits. Et que si grands alsaces il y avait, il ne fallait certainement pas les rechercher dans les vignobles situés à moins de 70 km de la capitale régionale. Résultat : plus personne n’y retrouve son compte. Et l’on découvre d’importants organismes régionaux qui servent du bourgogne lors des déjeuners officiels, comme si nous étions à Dijon.

Des modifications à long terme.

Certes, bien des efforts sont entrepris pour corriger cette dérive néfaste. Au plan local, les débats se multiplient pour définir un avenir au grand cru. Multi cépages ? Mise en avant du sylvaner ? L’unanimité est loin d’exister même si la tendance à réintroduire progressivement ce vin réputé dans l’encépagement du grand cru semble bien installée. Pour le reste, ici comme ailleurs, tout sera affaire de temps. « Nous avons de très belles vignes dans les autres cépages et qui sont recherchées par la clientèle. Prétendre tout modifier sur les 36 ha serait une erreur fatale », avertit Armand Gilg. Une vision sur laquelle il est aisé d’engendrer une large adhésion, dans la mesure où la nouvelle réglementation des grands crus ne réclame en aucun cas des bouleversements immédiats mais bien la mise en avant des caractéristiques de chaque terroir et l’étude méthodique des moyens permettant leur expression optimale dans les vins.
De toutes évidences, il s’agit d’un travail de longue haleine dans lequel, à Mittelbergheim, l’expérience des Gilg sera particulièrement précieuse. Et il n’est pas inutile de rappeler que l’un des instigateurs de cette réforme, Jean-Michel Deiss, n’a jamais rien dit d’autre lorsqu’il insiste sur la nécessité pour chaque syndicat local d’avancer à son rythme et de travailler à sa manière. Contrairement, là encore à des idées toutes faites trop facilement brandies, le chantre des grands crus ne revendique en rien des modifications rapides et encore moins imposées de l’extérieur. Contrairement à la précédente réglementation qui a interdit le sylvaner dans l’appellation grand cru, ce que de nombreux observateurs ont assimilé à une erreur profonde.

40 ans d’histoire dans les bouteilles.

« Grâce à l’œnothèque, nous disposons d’un formidable outil de connaissance de l’évolution des vins. Nous avons récemment organisé une “verticale” de sylvaners sur près de 40 ans », se félicite Armand Gilg. Là encore, de tels outils sont exceptionnels et le vignoble de Mittelbergheim saura certainement en tirer le meilleur profit. D’autant que la nouvelle génération de vinificateurs pointe son nez chez Gilg. Jean-Christophe, fils de Christiane Lehner, la sœur d’Armand et Jean-Pierre Gilg, imprime petit à petit sa marque dans la cave. Il a entrepris d’apporter sa touche personnelle à certains vins du domaine. Compte tenu de la longueur logique des évolutions à prévoir dans le grand cru d’ici, comme ailleurs, c’est à lui et ses cousine et cousins – Nelly, fille de Armand Gilg, Christian et Thierry, fils de Jean-Pierre – qu’il incombera la tâche d’ajouter quelques hauts faits à l’histoire d’une famille déjà bien pourvue en la matière. « Les Gilg sont arrivés en Alsace en 1560, en provenance de Graz en Autriche. Ils fuyaient les persécutions religieuses et se sont implantés dans le village en 1601 ».
De cette longue histoire, subsistent des maisons, sous lesquelles ont été creusées petit à petit des caves toujours plus grandes, jusqu’à former un labyrinthe souterrain. Il faudra d’ailleurs effectuer une topographie souterraine de Mittelbergheim, tant les caves des uns et des autres finissent par se rapprocher, à l’instar des familles d’ici où l’on rencontre presque toujours un cousin plus ou moins proche. Comme par exemple au restaurant voisin du domaine, détenu par un cousin qui contribue largement à la renommée du nom Gilg. Ou même chez Seltz, ou des liens familiaux rapprochent ces deux grands noms de la viticulture locale. Mais si la vérité des vins se trouve autant dans les caves que dans les vignes, le Zotzenberg aura tout à gagner d’être aimé et mis en valeur pour lui-même.

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Extraits de notre magazine "Vigneron d'Alsace(s)"

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