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Le Domaine Gresser à Andlau

Les Alsaces entre vins de terroirs et industriels.

Pour les œnophiles, le domaine Gresser d’Andlau apparaît sans hésitation parmi les élaborateurs les plus intéressants du vignoble d’Alsace. Pour ceux qui fréquentent le landernau viticole, Rémy Gresser est aisément classé dans le groupe très restreint des empêcheurs de vinifier en rond. Propos décapants garantis.
Avec ses trois grands crus (Kastelberg, Wiebelsberg et Mœnchberg), Andlau partage avec Ribeauvillé le privilège de disposer de trois des meilleurs terroirs d’Alsace sur son ban communal. Cet apanage conduit logiquement les vignerons locaux les plus en vue à s’orienter vers l’élaboration de grands vins marqués par leur précieuse origine.


Rémy Gresser a même conçu une approche globale du vignoble régional basé sur la répartition claire entre deux types de vins : ceux qui sont marqués par leur terroir d’origine et les vins « industriels ». La réflexion du vigneron dépasse ce simple énoncé pour envisager la question de manière globale.
« Les vins de terroir doivent être ceux qui témoignent d’une empreinte maximale de leur sol d’origine. Ils doivent être élaborés par des vignerons soucieux de protéger l’environnement pour conserver au terroir son intérêt spécifique et son identité particulière. Ce sont des vins qui doivent pousser les dégustateurs à réfléchir, à s’interroger sur son origine, le vigneron qui l’a créé. Au contraire le vin industriel donne des réponses claires à des questions simples. Par exemple, quelqu’un recherche un vin pour accompagner des grillades d’été entre amis, pour un prix donné : il doit trouver au supermarché un produit conforme à son attente. De bonne qualité, sans défaut et sans surprise non plus », lance d’entrée Rémy Gresser.

Industriels.

Le vigneron n’ignore pas combien la classification qu’il propose ne fait pas l’unanimité en Alsace. D’abord, parce que les principaux faiseurs réfutent volontiers le qualificatif « d’industriels » quand bien même celui-ci ne contiendrait aucune connotation négative ; ensuite, parce que bien des vignerons se situent en porte-à-faux de ce débat, hésitants qu’ils sont entre une politique de vins de terroirs et la vente en vrac de produits destinés au plus grand marché des vins, celui que Rémy Gresser nomme « industriel ». « Il faut accepter ce qualificatif qui n’a rien d’offensant ou de dévalorisant. Il ne faut pas gérer ce propos comme une atteinte au travail de certains ni comme l’expression d’une rivalité », espère-t-il.
Il est vrai que la situation de trublion ne déplaît aucunement au vigneron d’Andlau. Avec sa carrure de basketteur, il s’affiche volontiers comme contradicteur public ou comme empêcheur de débattre en rond. Pourtant, il ne goûte guère aux qualificatifs que cette réputation lui vaut de la part de différents journalistes et chroniqueurs. « J’ai mes idées, je les exprime. Inutile de m’inviter à des réunions si l’on ne veut pas m’entendre parler », rappelle-t-il. Et parler, Rémy Gresser ne manque pas les occasions qui lui sont offertes.

Stop au PLC.

« En Alsace, on se refuse à effectuer les choix que le marché nous impose. Nous avons besoin de grands metteurs en marché pour faire face aux demandes exprimées par les grandes centrales d’achats. Les vins industriels fournis dans ces circuits doivent être sans défaut de vinification, aux faiseurs de mettre les moyens techniques pour parvenir à ce résultat. Quant à la typicité des vins de terroir, elle doit être manifeste, sinon ils perdent tout intérêt », poursuit-il. À la base de son raisonnement, figure le constat de l’évolution qualitative des Alsaces… et les difficultés du positionnement commercial des metteurs en marché. « Les vins d’Alsace les moins bien faits aujourd’hui sont meilleurs que bien des vins jugés bons dans les années soixante-dix », affirme-t-il. « Nous sommes tous conscients de ces efforts, mais nous ne sommes pas organisés pour vendre ces vins ».
Et comme Rémy Gresser ne craint pas d’enfoncer les clous qu’il entreprend de planter, il affiche la couleur : « Je ne pense pas qu’on puisse garantir des prix à ceux qui ne font pas l’effort pour le mériter. C’est à chacun de se décider en fonction d’un système qui devra réellement favoriser la production de raisins de qualité ». Et de préconiser une modification en profondeur du système des rendements – avec l’arrêt du PLC pour tous les cépages sauf pour des vignes destinées à un vin type « edel » – et de la rémunération des apporteurs. « Aujourd’hui, chaque vigneron sait faire ses calculs : s’il gagne plus en apportant à la coopérative de bons tokays à 60 hl/ha qu’en poussant sa vigne à 100-120 hl/ha pour être sûr de faire 88 hl/ha en sylvaner, il n’hésitera pas. La question à laquelle il faut bien répondre, c’est de savoir s’il existe un marché pour du petit sylvaner vendu au prix de bons vins ». Et pour Rémy Gresser, la réponse ne fait évidemment aucun doute, elle est négative.

Des spécialistes de la commercialisation.

Ces constats sont d’ailleurs partagés par de nombreux autres acteurs du vignoble. Et pourtant, le vigneron d’Andlau n’a pas encore entraîné derrière lui l’adhésion massive de ses pairs. Peut-être est-ce parce que s’il dispose d’un bon sens parfois indiscutable mis en valeur par une aisance verbale manifeste, la diplomatie n’est guère le fort de Rémy Gresser qui ne craint aucunement les angles. La langue de bois, les ronds de jambe et les politesses « politiques », ce n’est pas son fort. Pas si étonnant, dans ses conditions, que son discours qui mériterait un certain intérêt soit parfois si vivement repoussé. Reste qu’au-delà des saillies discursives et des élans oratoires des réunions professionnelles, force est d’admettre que le vigneron pose des questions fondamentales.
« Pour bien vendre les vins d’Alsace sur les grands marchés commerciaux, il faut des produits de qualité, une démarche industrielle précédant une approche commerciale. Les grands metteurs en marché doivent disposer d’une matière première de bonne qualité, qu’ils doivent traiter de la meilleure manière. Il faut peut-être inventer des noms différents, une autre forme de bouteille, etc. Il y a des réponses à ces questions, des consultants, des spécialistes du marketing. Mais avant tout, le vignoble doit regarder en face les réalités du marché et quitter son attentisme ».
Une situation que Rémy Gresser juge bloquée en raison de « l’immobilisme » des dirigeants du vignoble. Mais qu’on ne l’attende pas annoncer des ambitions personnelles pour remplacer le personnel en place. « J’ai entendu le président du Conseil régional d’Alsace à l’inauguration des nouveaux locaux de l’INRA à Colmar. Il n’avait préparé aucun discours et s’est contenté de généralités. Je n’ai pas hésité à lui faire part de ma déception de constater que la Région n’a aucun projet régional dans lequel le vignoble tiendrait sa place ». Avouant apprécier les débats et les échanges d’idées, Rémy Gresser sait aussi que ceux qui émettent des idées et défendent des projets sont généralement taxés de vouloir « tout casser » ou de nourrir des ambitions personnelles. « Je suis un contestataire », admet-il. « Mais nombreux sont ceux qui ont profité ou copié mes contestations », prétend-il, citant pêle-mêle nombre de ses idées et réalisations qui ont tenu le devant de la scène, notamment pour promouvoir le vin d’Alsace à Strasbourg.

Vue sur l’abbaye.

« L’interprofession ne doit pas garantir un revenu aux viticulteurs mais les conditions économiques pour que ceux qui prennent leurs responsabilités gagnent plus. Quant aux autres, il n’y a aucune raison de leur garantir un revenu », poursuit-il. « Je souhaite que les vignerons se battent pour qu’on vende les vins d’Alsace, à commencer par les vins industriels. Les rivalités entre familles professionnelles ne m’intéressent pas. Ce qui compte, c’est enfin de positionner les vins d’Alsace sur les marchés où il est possible de les vendre au meilleur prix. D’arrêter de faire de petits vins qu’on essaye de vendre à prix moyens », considère Rémy Gresser.
Depuis la splendide maison familiale où se trouve installé le caveau de dégustation – une grande salle très dépouillée et une pièce très chaleureuse et plus réduite – ainsi qu’une partie des installations techniques, Rémy Gresser dispose d’une vue « imprenable » sur l’abbaye d’Andlau. Le site invite à la réflexion, sinon à la méditation, un homme qui ne néglige aucune forme de connaissance susceptible d’enrichir son approche de la vigne, du vin et des hommes. Le vigneron veut soigner sa démonstration, clarifier le propos pour emporter une adhésion : « Les vins industriels sont aujourd’hui adaptés au marché. L’Alsace doit savoir les vendre. L’autre partie du marché réside dans les vins de terroirs, grands crus, dénominations intermédiaires ou lieux-dits. Pour ces vins, l’acheteur fait une démarche de type culturelle. Au vendeur de trouver le client qui ressentira un plaisir d’acheter des vins exigeants. Un vin de terroir doit être élaboré le plus naturellement possible et dans la plus grande proximité possible avec le terroir. Pour les 95 % de clients qui veulent des vins plus faciles, il y a tout ce qu’il faut en supermarché. Dans ce contexte, il est possible de placer les Alsace à la mode, avec un message commercial clair ».

Image terroir et pratique industrielle.

La condition de cette réussite repose évidemment sur une approche industrielle et marketing claire. A l’industriel de bien connaître le marché pour anticiper les évolutions. En fonction de celles-ci, il doit adapter l’étiquetage, la bouteille, la dénomination ; la vinification doit suivre, ainsi que la fourniture des raisins ; aux viticulteurs de réclamer aux pépiniéristes et à l’INRA les moyens pour fournir ce qu’on leur réclame. La démonstration est méthodique et s’appuie sur une volonté de ne pas choquer ni provoquer tout en s’affichant « solidaire de la profession. Lorsque le vignoble d’Alsace connaîtra de graves problèmes, je ne serais sans doute pas le plus gravement touché », considère Rémy Gresser. « Je sais aussi que les choix sont aussi plus aisés pour qui possède des vignes sur les coteaux que pour celui qui veut faire des efforts et possède ses parcelles en plaine. Je ne veux ni donner de leçons ni créer de discorde mais contribuer à la mise en place d’une stratégie de réussite ».
Rémy Gresser n’ignore pas que des débats suivront ses propos. Il y aura des intéressés, des pour, des contre, des indifférents. Il y aura aussi des reproches et des mises en cause. Logique, le vigneron n’ayant, en d’autres temps, pas tenu sa langue dans sa poche pour exprimer le fond de sa pensée concernant d’autres sujets. Nul doute que des volées de bois verts partiront à son encontre de sa propre famille professionnelle, dont rien n’indique qu’elle sera en phase avec cette classification radicale. D’autant que nombre de vignerons se revendiquent d’une image de vins de terroir alors qu’ils pratiquent une démarche de type industriel.

Didier Bonnet pour l'Est Agricole et Viticole



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