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Le domaine Hering à Barr.

Si discrètement iconoclastes…

L’un des rares domaines bas-rhinois régulièrement cité dans le guide Bettane et Dessauve change de génération. Jean-Daniel Hering a pris la succession de ses parents dans un esprit très familial, plein du respect pour le travail accompli et sûr de ses capacités à apporter de nouvelles pierres à l’édifice. Seule pourrait le menacer l’ambiance d’excessive modestie qui caractérise cette partie du vignoble au potentiel pourtant avéré.

Mais qu’est ce qui manque donc à Barr pour redevenir un haut lieu de la viticulture alsacienne ? Le retour en grâce de la cité aux trois clos – Zisser, Gænsbrœnnel et Marco – demandera peut-être un coup de baguette magique ; comptons plutôt sur l’observation des évidences et le retour à la confiance accentuée de la part des femmes et des hommes du vin locaux. Car le détail du patrimoine vinique du lieu n’est pas anodin, loin s’en faut. On y trouve le Kirchberg, l’un des grands crus les plus unanimement salué en Alsace, notamment pour ses gewurztraminers puissants mais délicats, expressifs et sensuels ; avec trois négociants qui comptent dans le peloton de tête des metteurs en marché alsaciens, Barr dispose d’un impact économique non négligeable dans un vignoble aux structures économiques atomisées. Et il ne faudrait pas omettre dans ce tableau couronné par les figures tutélaires d’Edouard Hering ou Louis Klipfel quelques vignerons très contemporains et prometteurs. Parmi eux, le domaine Hering.
Dans l’étrange entrelacs de maisons aux cours étirés perpendiculairement aux rues, la famille Hering a tissé une toile biscornue et charmante en développant progressivement son patrimoine immobilier, au gré des développements successifs du domaine viticole. Dans le sous-sol, les générations ont tour à tour relié les caves entre elles. Et en surface, ces drôles de cours tout en long ont fini par se rejoindre, faisant mentir la vérité géométrique qui affirme que des lignes parallèles ne se rejoignent jamais. La famille Hering a trouvé en elle les ressources et les capacités d’invention pour mettre à mal cette science physique, tout comme elle se nourrit du dynamisme conjugué de Pierre et Liliane Hering et celui de leur fils Jean-Daniel.


A l’heure de la passation des pouvoirs, ni crise de génération larvée ni reniement des apports spécifiques de chacun.

Patience et discernement.

Est-ce dû à l’esprit de Saint Martin, à qui est dédiée l’église protestante voisine, qui a aussi inspiré la dénomination du merveilleux coteau argilo-calcaire classé grand cru qui domine la petite ville ? Toujours est-il que, dans cette famille qui a donné plusieurs pasteurs ainsi qu’Edouard Hering, que nous citions plus haut, l’un des refondateurs du vignoble alsacien après 1918, règne un esprit à la fois serein et animé par une foi chevillée au corps. Jean-Daniel Hering, 30 ans, est donc le 5ème du nom établit comme vigneron à Barr. La cave qui voit naître et grandit les crus maison est bien plus ancienne, puisque ses fondations remontent à 1652, quelques années avant que les Suédois ne ravagent la ville (1658).
Au pied du Kirchberg, les racines historiques plongent en des temps si lointains qu’il paraît impossible d’en percevoir les réalités ; reste à ressentir ce que racontent les vieilles pierres. Et sur ces fondations, Jean-Daniel Hering a déjà entrepris de laisser sa marque : un splendide caveau d’une architecture très contemporaine quoique solidement édifié au-dessus de vestiges d’un mur d’enceinte de la cité accueille désormais visiteurs et clients du domaine. Vue imprenable sur le grand cru, ambiance lumineuse, un peu aérienne, invitant le dégustateur à pénétrer dans un univers de grands vins dans la gaieté et le recueillement, à la manière de l’entrée dans un cloître où les contrastes de clarté incitent l’œil et l’esprit à la patience et au discernement.

Le chat noir.

Malgré l’élégance de l’ensemble et son intégration audacieuse dans le patrimoine familial, les premiers apports visibles de Jean-Daniel Hering au domaine familial ne se limitent pas au béton et aux solives en bois du nouveau caveau. Ils procèdent de la suite logique de l’action menée par ses parents ainsi que des initiatives propres au successeur. Par exemple, le domaine est membre de Tyflo depuis deux ans. « Disposer d’un référentiel précis est une excellente chose. On sait clairement ce qui est permis ou pas, tout en disposant d’une marge de décision et d’appréciation », souligne Jean-Daniel Hering. « Aujourd’hui, il ne suffit plus de revendiquer de bonnes pratiques. Encore faut-il les établir clairement, tracer son action. Dans 5 ans, je suis persuadé que le cahier des charges de Tyflo sera une base élémentaire pour la viticulture régionale. D’ailleurs, on constate aujourd’hui que les vendeurs de produits phytosanitaires proposent aujourd’hui une gamme de produits autorisés par le référentiel Tyflo ». Jolie consécration, au passage, pour les quelques vignerons du Vignoble de Strasbourg qui ont développé leur logique contre vents et marées, adoptée désormais du nord au sud du vignoble par plus de cent vignerons et viticulteurs.
Parmi les autres initiatives développées par Jean-Daniel Hering, on relève la naissance d’une cuvée de pinot noir barrique, baptisée « cuvée du chat noir ». « Une manière de rendre hommage en 1997 à un chat réputé de s’approcher des 17 ans. Le souvenir de ce compagnon devait perdurer grâce à la cuvée, mais l’animal vit toujours ! » Quant à la cuvée qui porte son nom, elle contribue à inscrire le domaine dans l’esprit des vins personnalisés, témoignant ça et là d’audaces perceptibles quoique accomplies au pas du vieux félin, comptés et mesurés. « On nous dit souvent que nos vins sont “protestants”. Ce qui sous entend qu’ils sont austères. Nous recherchons en fait la minéralité du terroir conjuguée au fruité du cépage. Une certitude : nous privilégions absolument les vins secs sans que l’acidité soit dérangeante ».

Le « viniquement correct ».

Il est vrai qu’aujourd’hui, oser présenter des vins du style de ceux de chez Hering dans la plupart des dégustations « officielles » représente un risque. Le « manque » de sucre restant les caractérise et en fait certainement d’excellents vins de gastronomie mais pas de médaille. C’est d’ailleurs aussi une marque de fabrique qui s’installe petit à petit. Profiter d’une dégustation de vins secs comme savent en produire les Hering – et bien d’autres, du nord au sud du vignoble – est une excellente occasion de s’interroger sur la standardisation des goûts. Car enfin, que peut-on vraiment reprocher aux vins issus du Kirchberg, estampillés Hering ? Peut-être un certain manque de confiance en soi, à l’instar d’une tendance générale à cette partie du vignoble. On pourrait presque y déceler une forme de complexe d’infériorité. A tant s’entendre répéter que les références sont ailleurs, même d’excellents vignerons ont fini par se persuader qu’ils doivent rechercher des certificats de bonne conduite soit en singeant des styles qui ne leur correspondent pas soit en se plaçant à la traîne des grands noms.
Dans le grand concert du « viniquement correct », le domaine Hering a pourtant toutes les chances d’éviter dissonances et fausses notes. Ni le père ni le fils n’ont revêtu la tenue des annonciateurs de vérités dérangeantes. Mais, tout en respectant l’établissement viticole alsacien, on les considèrera plutôt comme des apostats tant ils cultivent des vertus apocryphes que l’on va célébrer dans d’autres partie de l’Alsace viticole tout en contestant les dogmes en vigueur. Par exemple, cette volonté de défendre leurs vins en insistant sur sa digestibilité ou ses caractères sains sans avoir rien perdu en matière d’arômes ou de puissance. « Francs, honnêtes, sincères », sont autant d’adjectifs utilisés par les Hering pour décrire leurs vins. Il est vrai que les vignerons disposent d’un patrimoine viticole propre à magnifier ces idées : « Nous avons cru depuis toujours dans le potentiel du Kirchberg. Nous avons saisi l’enjeu représenté par le terroir ». D’ailleurs, le grand cru représente presque la moitié du domaine (4,5 ha sur une dizaine).

Les pétales de rose.

Paradoxe, Jean-Daniel Hering considère que le style des vins du domaine le mène à privilégier « la différence, plutôt que de suivre les modes ». Et d’admettre que sa famille « se fond dans la masse. Nous sommes dans la bonne moyenne. Nous ne faisons pas autre chose que des alsaces », considère-t-il. Une phrase que l’on peut apprécier de diverses manières ; soit que la moyenne des vins d’Alsace a franchement grimpé au vu des élaborations du lieu ; ou bien que ce fameux complexe d’infériorité qui entrave l’action de tant de vignerons a encore frappé. A y regarder de près, il y a sans doute des deux. Car s’il est vrai que partout dans la région, on rencontre d’authentiques joyaux parmi les domaines viticoles, capables souvent de livrer des vins remarquables, la bonne ville de Barr semble craindre de sortir du lot.
Nous l’avions déjà souligné à propos des clos Zisser et Gænsbrœnnel. Il y a dans cette cité d’incomparables terroirs mais pas toujours l’audace que ces terres d’exception pourraient engendrer pour replacer la ville au plus haut des vins blancs français. Et si la modestie est une qualité humaine, elle ne doit pas brider les énergies barroises, tant il est vrai que l’ancienne propriété de la ville de Strasbourg mérite mieux, bien mieux que sa situation présente entre deux eaux, et qu’elle en a les moyens. « En dégustant un gewurztraminer du Clos Gænsbrœnnel avec ses arômes de pétales de rose, je suis vraiment heureux », confie Pierre Hering.

Les indices du bonheur.

La dégustation du sylvaner du clos de la Folie Marco, joliment enclavé en pleine ville en contrebas du musée, est un autre indice du bonheur engendré par les vins d’ici. « Nous exploitons ces vignes, propriétés de la ville de Barr. Le sol est plus argileux que le grand cru et les vins obtiennent des concentrations plus élevées avec un potentiel de garde plus long que d’autres terroirs voisins », soulignent les Hering. Reste à espérer qu’aucune velléité urbanistique ne viendra bétonner les vieilles vignes du clos, situé en zone constructible. D’aucuns y verraient bien un parking… et il n’est pas sûr que les arguments juridiques pèseraient lourds face à l’implacable logique du POS de Barr.
D’ici là, le domaine Hering poursuivra son activité, orientée notamment vers la clientèle particulière qui achète environ un tiers des 60 à 70 000 bouteilles commercialisées bon an mal an. Un autre tiers part vers l’étranger et le reste est vendu auprès de restaurateurs et de cavistes. Autant de spécialistes en matière de grands vins et qui savent bien trouver ici de quoi satisfaire leurs propres clients. Une certitude : chaque bouteille estampillée Hering contribue à faire grimper la cote de Barr, grande cité viticole. Et le vignoble a bien besoin de repères de cette qualité.

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