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La bannière des terroirs

Le vignoble alsacien a tranché. Les vins de terroirs vont bénéficier d'un sérieux coup de pouce dans le cadre de la future réglementation des appellations intermédiaires où les lieux-dits seront mis en avant. Les enjeux de cette évolution ne sont pas minces et vont demander du temps avant d'être concrétisés. Même les consommateurs devront accepter d'être bousculés. Pascal Gaesser, sommelier au restaurant Jenny de Hagenthal-le-Bas, énonce clairement le problème : "Certains clients sont prêts à dépenser 400 F pour une appellation village de Bourgogne et rechignent à payer 250 F un grand cru d'Alsace", déplore-t-il en substance. Le constat peut se reproduire à l'infini, tant l'image réelle des alsaces dans l'inconscient collectif est très éloignée de la notion de "grand blanc". Et même si l'on ne peut que se réjouir en découvrant les excellents résultats commerciaux des vins d'Alsace, on doit aussi s'inquiéter en apprenant que ceux-ci affirment leur identité en tant que bons vins de table. Et nullement comme des vins de terroir dotés d'identités claires.

Les historiens auront beau jeu de rappeler que les vins d'Alsace doivent remonter de sérieuses pentes psychologiques vis-à-vis des consommateurs ; ce n'est d'ailleurs pas faux et le poids de l'histoire ne doit pas être ignoré. Alors, il faut suivre le pas déterminé des quelques-uns qui croient que la force de l'Alsace réside dans ses meilleurs terroirs et que le reste de la production doit servir soit d'entrée de gamme, soit de force de vente dans certains réseaux. Et pas l'inverse. "Le seuil de tolérance de mes clients pour un alsace est inférieur de moitié à un bourgogne classique, hors appellations exceptionnelles. Seul contre-exemple, les moelleux et liquoreux pour lesquels on veut bien reconnaître une primauté aux alsaces", commente un caviste strasbourgeois.

Vin de table ou grand cru ?
Une explication à ce phénomène ? "J'ai du mal à comprendre qu'on puisse vendre un riesling 25 F dans un hypermarché et 250 F chez un caviste. Lorsque je mets 500 F dans un bordeaux, je n'achète pas un vin de cépage mais un terroir, un château ou une manière de faire", répond un client du même caviste. Autrement dit, la mention d'un nom de grand cru ou d'un terroir d'origine passe toujours avant le cépage. Et cette notion, galvaudée par de grands faiseurs internationaux, ne plaide en rien en faveur des alsaces. "Pour moi, un vin de cépage, c'est une bonne cuvée que je trouve dans les grands réseaux, style Savour Club. Il y a d'ailleurs souvent des vins de table très réussis dans cette optique", poursuit un autre client du caviste. Une idée confirmée par un responsable de rayon vins de chez Auchan : "Les clients n'identifient pas spontanément les alsaces comme étant des vins de terroir. Ils cherchent un riesling ou un pinot gris et tombent des nues quand je leur parle de terroirs granitiques, marno-calcaires, gréseux, etc."

Faut-il pour autant tordre le cou aux cépages ? Personne n'en parle ouvertement même si la question est parfois posée dans des conversations entre vignerons. "Le fonds de commerce de l'Alsace reste la notion de cépage, notamment le riesling qui demeure l'un des meilleurs vins blancs du monde entier", soutiennent de nombreux vignerons. Pourtant, nombreux sont ceux qui admettent qu'autrefois, on pratiquait couramment la complantation tandis que les coteaux les plus réputés n'étaient connus que par leur nom et nullement par le cépage planté. L'exemple du Kaefferkopf d'Ammerschwihr - et son succès commercial enviable - peut à l'occasion être médité. Les chroniques d'autrefois regorgent de références aux Altenberg, Bruderthal, Sporen, Rangen, etc. Etaient-ce des rieslings, des gewurztraminers, des pinots ? La précision est rare...

La magnificence des raisins.
Restent les réalités actuelles, qu'on ne saurait ignorer. La pratique des cépages en Alsace peut-elle être comparée aux méthodes d'autres régions viticoles qui s'en servent pour commercialiser des vins technologiques, produits dans des conditions de rendement et de techniques sans rapport avec les méthodes alsaciennes ? Rien n'est moins sûr, d'autant que les efforts de qualité accomplis par l'AOC dans son ensemble sont à la fois incontestables et porteurs de résultats. Ensuite, la magnificence d'un riesling Altenberg de Bergbieten ou du Frankstein de Dambach-la-Ville, la perfection d'un pinot gris du Muenchberg de Nothalten ou du Zinnkœpflé de Soultzmatt, d'un gewurztraminer du Goldert de Gueberschwihr - pour ne citer que de rares exemples - mérite de hausser à leur juste valeur la notion de cépages. La question n'est donc pas dans la plante mais dans l'usage qu'on en fait.

"Je rencontre trop souvent des grands crus qui n'ont que l'étiquette pour déterminer leur origine", affirme Olivier, un jeune œnophile averti fréquent visiteur des vignerons. "J'ai l'impression que pour trop de producteurs, la notion de grand cru est restée longtemps floue. Il s'agissait en gros de faire le meilleur vin du domaine pour le vendre un peu plus cher, sans rechercher en quoi le terroir était exceptionnel". Ce constat est en passe d'être bousculé avec d'autant plus de vigueur qu'une autre génération prend les rênes, aiguillonnant même les "quadras" qui avaient eu la charge de concrétiser les concepts de leurs aînés. Citer des exemples serait réducteur tant sont nombreux ces nouveaux venus pour qui le terroir est la raison d'être du vigneron. Pour certains issus de familles de précurseurs, pour d'autres plus anonymes, tous veulent connaître pour comprendre ce qui fait vivre la plante. Donc, ce qui se passe en dessous du sol.

Ca bouge.
A noter les efforts accomplis par les associations Tyflo ou surtout Vignes vivantes dans cette direction. La première prône une viticulture raisonnée, respectueuse des terres, des plantes et des hommes ; le but, que les deux premières nommées puissent exprimer leur essence au plus grand plaisir des derniers. Quant à Vignes vivantes, elle applique de manière tout aussi exemplaire des méthodes de travail rigoureuses mais ouvertes sur les expériences vigneronnes. L'enjeu, connaître la terre pour en tirer le meilleur parti possible au bénéfice de la plante, donc du vin. On doit également citer les associations de bio-dynamiciens qui poursuivent le même objectif.

En clair, ça bouge dans le vignoble. Et aux Cassandre qui évoquent des effets de mode ou de marketing pour évoquer le phénomène de ce retour à la terre, on ne peut que répondre en valorisant l'intensité des efforts supplémentaires accomplis par les uns et les autres pour se mettre en conformité avec une pensée cohérente : c'est la terre qui donne au vin ses caractéristiques essentielles. Et les adeptes du masochisme ne sont pas si nombreux car la quantité de domaines viticoles engagés désormais dans l'une ou l'autre des méthodes de connaissance des terroirs ne cesse de grimper. On compte plus de 150 domaines vignerons inscrit dans l'une des associations citées sans parler de tous ceux qui sont profondément influencés.

"Lorsque je mets l'étiquette sur la bouteille, je passe une sorte de contrat avec le client. J'engage mon nom pour lui faire déguster un vin précis, d'une origine bien déterminée. Il doit y avoir dans la bouteille ce qui est écrit sur l'étiquette", résume Bernard Schmitt, du domaine Fritz-Schmitt d'Ottrott. Cette idée n'est pas neuve ? Certes, mais elle était jusqu'alors défendue essentiellement par quelques brasseurs d'idées du vignoble à qui l'on reprochait souvent leur excès de progressisme. Et là encore, le nombre de vignerons solidement persuadés de la pertinence de l'analyse et décidés de se donner les moyens de la concrétiser ne cesse de grimper.

Mettre l'exceptionnel sur un piédestal.
Reste maintenant aux consommateurs à ouvrir grands leurs yeux pour constater la nouvelle réalité du vignoble alsacien : "Bien sûr, il y a de petits alsaces qui sont d'ailleurs pour la plupart d'excellents vins de table. Mais n'est-ce pas exactement le même cas dans le bordelais? L'immense majorité de la production de cette région est réservée à des cuvées à trois francs six sous vendus dans le hard discount. Est-ce qu'un bordeaux supérieur à 10 F dévalorise Yquem ? Absolument pas, car la différence est solidement ancrée dans les esprits. Aux Alsaciens de savoir décrire leurs vins, de faire la part entre le courant et l'exceptionnel et de porter fièrement ce qu'ils ont de meilleur, leurs vins de terroir", considère un œnophile rencontré chez un caviste de Mulhouse.

Grands crus et lieux-dits ont donc de beaux jours devant eux à condition qu'on sache en tirer les spécificités et les particularismes pour faire qu'un riesling d'ici ne soit pas un riesling d'ailleurs. "Quand on achète un Meursault, qui se soucie de son cépage d'origine, le chardonnay ? On sait d'office que c'est un grand bourgogne", observe un vigneron. Pour positionner clairement les alsaces sur ce type de démarche, il faudra du temps. Beaucoup de temps. Car, comme toutes choses en matière de viticulture, ce genre d'évolution demande de la patience. "Je rencontre de plus en plus souvent des vignerons qui sont sortis de la logique de la bonne moyenne qui a prévalu pendant des années", considère un sommelier d'un étoilé alsacien.

Que cette prise de conscience soit faite est déjà une excellente nouvelle. Il faudra encore la traduire en termes tangibles pour que les consommateurs acceptent de considérer le petit pourcentage de vins fabuleux que recèle déjà l'Alsace pour se bâtir une image enthousiaste de cette région, comme ils ont l'habitude de le faire pour les autres. Mais la région, dernière entrée dans le giron des grands vins par le fait des guerres, doit faire doublement ses preuves.

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Extraits de notre magazine "Vigneron d'Alsace(s)"

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