Acces Membres
E-mail :
Mot de passe :

La gestion locale des Grands crus.

En confiant aux syndicats locaux la gestion effective de chaque grand cru, dans le cadre d'un décret général, le législateur confère aux vignerons la responsabilité de la mise en valeur d'un patrimoine collectif essentiel : les meilleurs terroirs d'Alsace.

Les grands crus d'Alsace - ils sont cinquante - dépendent d'une réglementation récente. C'est l'Histoire qui l'a voulu ainsi : pendant que Bordelais et Bourguignons délimitaient et organisaient le développement de leurs parcelles d'exception, l'Alsace était vouée à la culture brassicole et à la production de petits vins par l'occupant allemand. Et lorsqu'en 1918, l'Alsace est revenue à la " mère patrie ", elle se relevait en plus des blessures du phylloxera. Pourtant, dans les années trente, des pionniers inspirés élaboraient les bases du vignoble alsacien d'aujourd'hui. Ces textes ne sont pas passés du stade des projets à celui du décret tout de suite, Seconde guerre mondiale oblige... Il a fallu attendre les années soixante-dix et d'autres pionniers pour relancer efficacement la hiérarchisation des terroirs alsaciens. Avec, à la clé, la délimitation de cinquante terroirs, en 1983 et 1990, comptant parmi les meilleurs d'Alsace et qui pouvaient revendiquer une tradition de mise en valeur.

Dix ans pour les uns, à peine plus de quinze pour les autres, on pourrait croire l'histoire des grands crus alsaciens extrêmement brève. Cette impression doit être nuancée, compte tenu de l'ancienneté des pratiques viticoles d'exception sur de nombreux lieux-dits. Le fait, pourtant, n'est pas contesté : si l'histoire se caractérise par sa prodigalité avec certains lieux-dits, décrets, ordonnances et lois sont récentes. C'est d'ailleurs un texte de 1999 qui détermine les nouvelles règles de fonctionnement des grands crus alsaciens.

A chacun ses préceptes
Principe de base : aux vignerons travaillant un grand cru d'en assumer les particularismes, de les identifier clairement quitte à se doter de règles de conduites spécifiques. Pas de surprise, ces dispositions émanent d'un petit nombre de précurseurs dont la démarche vis-à-vis des grands crus repose sur la mise en avant des atouts géologiques, climatiques... et humains des terroirs qu'ils travaillent. En gros, la base de leur travail consiste à dire qu'il convient de mettre dans la bouteille ce qui est écrit sur l'étiquette, c'est-à-dire qu'un grand cru " X " doit d'abord présenter des caractéristiques qui lui sont propres avant de laisser apparaître des spécificités variétales. Et, dans certains cas, on admet que celles-ci doivent s'effacer complètement au profit de vins d'assemblage ou de complantation afin d'exalter au maximum le terroir tandis qu'ailleurs, le terroir exprimera d'autres particularités.

Pour les promoteurs du décret, l'essentiel réside dans l'identification et la mise en avant des signes distinctifs propres à chaque grand cru, sans rechercher absolument des règles communes. C'est par exemple le cas en matière de cépages. On sait que le pinot noir ou le sylvaner peuvent donner d'excellents résultats sur tel grand cru mais beaucoup moins sur tel autre. Ailleurs, ce sera le gewurztraminer qui sera banni d'un terroir où il réussit médiocrement. A chaque syndicat local de s'interroger, dégustations et analyses à l'appui, pour établir avec clarté la liste des cépages qui sont autorisés sur le coteau. Bref, à chacun de déterminer ses propres préceptes.

Ne rien imposer
Dans les faits toutefois, la situation n'a pas évolué aussi rapidement qu'on aurait pu le penser. Face à cet espace de liberté, certains professionnels se sont retrouvés un peu démunis, faute de recul et d'expérience. D'autres ont constaté le fossé qui sépare certains leaders des autres praticiens aux habitudes plus modestes. Et la difficulté se trouve là : faire travailler ensemble tout un groupe, sans imposer des méthodes élitistes qui ne conviennent pas à tous. Autrement dit, aux plus avancés d'accepter la critique et aux autres d'engager le dialogue. C'est donc à chaque syndicat d'engager une démarche de travail pour aboutir à une charte locale, ce qui est loin d'être le cas. " Je suis optimiste. Il faudra du temps, mais comme la gestion locale va dans le bon sens, je suis persuadé que petit à petit, tous seront persuadés de l'intérêt de mettre réellement en valeur nos grands crus ", souligne Maurice Barthelmé, du domaine Albert Mann à Wettolsheim. Ce vigneron élabore des grands crus issus de cinq terroirs différents ; mais une seule démarche locale est engagée, sur le Steingrubler. " Notre souci est d'observer dans les vignes sans souci d'imposer des modes de conduite ni des styles de vins. Il n'y a pas des bons qui ont raison et des mauvais qui auraient tort. L'essentiel est de dynamiser les grands crus en créant un mouvement d'intérêt collectif ", insiste Maurice Barthelmé.

D'autres terroirs sont plus avancés, comme l'Altenberg de Bergheim, le Rangen de Thann, le Bruderthal de Molsheim. Ou l'Altenberg de Bergbieten. " Nous avons considéré que notre terroir se caractérise par des vins secs ", commente Anne-Marie Schmitt, l'une des vigneronnes intéressées par le grand cru. " Nous avons donc fixé des limites en sucres résiduels, notamment pour les rieslings ". La question de savoir si l'Altenberg de Bergbieten pourra ou non donner son appellation à des vendanges tardives ou des sélections de grains nobles est encore en discussion. " Nous mettons en avant des vins secs de terroir. La place des moelleux et liquoreux est donc discutable dans cette logique. Pourtant, ils peuvent représenter une approche complémentaire ", considère la vigneronne. Autre débat en cours pour ce terroir, l'inscription du sylvaner comme cépage autorisé.

Démontrer l'efficacité de certaines pratiques.
Dans le Muenchberg de Nothalten, une charte interne fixe des règles plus contraignantes que celles de l'AOC Alsace grand cru. Les degrés minimums ont été relevés, la chaptalisation réduite, les assemblages et les passages en barriques sont autorisés alors que seuls le riesling, le muscat et le pinot gris ont droit de cité. Des visites et dégustations sont régulièrement organisées afin de favoriser la circulation des informations entre les vignerons. " Certains n'ont pas obtenu le degré minimal cette année, sans doute en raison de vendanges trop précoces ", estime François Koch, le président du syndicat viticole local. " Il ne s'agit pas de critiquer et encore moins de condamner, mais de discuter et démontrer l'efficacité de certaines pratiques viticoles dans l'optique de vins de terroirs ", poursuit-il.

L'importance de ce travail en commun est également mis en avant par Claude Hauller, le président du syndicat viticole de Dambach-la-Ville. " Un groupe de travail fonctionne depuis un an pour mieux connaître le Frankstein. Nous avons par exemple effectué de nombreuses dégustations, notamment pour apprécier l'évolution des vins dans le temps. Nous manquons encore de recul pour apprécier les particularités de ce terroir. Mais les dégustations nous ont ouvert les yeux sur un potentiel de vieillissement à couper le souffle ! ", se réjouit-il. Tout en insistant sur le caractère convivial de ces rencontres en cave ou sur le terrain : " Nous n'avons aucune attitude extrémiste. A chacun de se rendre compte par lui-même des efforts que nous avons tout à accomplir, et ensemble ". C'est d'ailleurs sur ce point que le bât blesse terriblement dans certains endroits : des mésententes bloquent toute possibilité de rencontres et plus encore le travail en commun.

Effets de mode.
Autre facteur : la traditionnelle prudence des vignerons. " Nombreux sont ceux qui observent les endroits où il se passe quelque chose. Beaucoup craignent qu'on leur impose des règles inadaptées alors qu'il s'agit justement de l'inverse ", analysent plusieurs vignerons. " Et puis il y a le facteur temps. Tyflo, Vignes Vivantes, la biodynamie, les exploitations à mener, les vignerons les plus dynamiques et les plus curieux sont déjà engagés ou s'intéressent à de nombreuses initiatives. On ne peut pas tout faire en même temps ", constatent les mêmes. On observe également que certains vignerons - et pas parmi les plus attentistes - déplorent des tendances simplistes : " Parfois, on a l'impression d'assister à la course de celui qui produira le moins ! Il ne s'agit pas de diminuer systématiquement les rendements soi-disant pour faire mieux que le voisin ", souligne Maurice Barthelmé. " Remonter d'un degré la norme sur le Zinnkoepfle, ce n'est peut-être pas une bonne idée ", affirme de son côté Seppi Landmann. " Je fais des VT et SGN depuis des années sur ce grand cru. Mais aussi des rieslings secs ! Il ne faut contraindre tout le monde à faire des moelleux sous peine d'anéantir une hiérarchie entre les différents types de vins ", estime le vigneron de Soultzmatt.

Qui voit pourtant de nombreuses vertus dans ce mouvement. " Il encourage un maximum de gens à aller dans le bon sens et à élever la qualité. De plus, cela favorise l'identification des grands crus même si des problèmes commerciaux peuvent aussi apparaître : si la réputation s'installe, il faudra aussi du vin à vendre ", prévient-il. Avec moins de 3 % des volumes produits en Alsace, les grands crus pèsent en effet peu sur les ventes. Mais au fil des ans, leur notoriété a déjà largement contribué à peser symboliquement bien plus lourd. Et à récompenser les efforts des vignerons, engagés dans la mise en valeur des grands crus depuis des années.

News
Extraits de notre magazine "Vigneron d'Alsace(s)"

Les crémants d'Alsace
la suite

Dossier Millésimes
la suite
Vignerons indépendants
de France


Site partenaire

Création du site Internet : SOLUXA

Haut de page
Facebook Widget