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Le vin au pays des trois évêques

L'Alsace présente bien des spécificités. Découvrez ici les particularités qui font de l'Alsace une région à part.

Dieu et Bacchus au XVIIIe siècle
Au XVIIIe siècle, les frontières politiques et religieuses ne correspondent pas. Bien au contraire, elles s’entremêlent et se chevauchent inextricablement. C’est le cas de l’Alsace.

Détaillons la géographie locale tout d’abord, pour nous permettre d’y voir clair. La bande de terre allant de Wissembourg à Lauterbourg relève de l’évêque de Spire, installé dans son château de Bruchsal. Cette zone ne constitue que la partie méridionale des territoires épiscopaux qui englobent, entre autres, tout le Palatinat.
Le Bas-Rhin actuel dépend de l’évêque de Strasbourg, dont le lieu de résidence principal est le château de Saverne. Mais le prince évêque dispose aussi d’un palais épiscopal à Strasbourg, où il réside rarement, et des deux résidences de Mutzig et de Benfeld. L’évêché de Strasbourg s’étend encore sur la rive droite du Rhin, dans l’Ortenau, englobant les villes de Lahr, Offenburg, Ettenheim.
Le Haut-Rhin relève grosso modo du prince évêque de Bâle, qui réside à Porrentruy en Suisse. L’évêché de Bâle se retrouve littéralement à califourchon sur la frontière, avec une partie française et une partie suisse. Les territoires autour de Rouffach ou Murbach appartiennent cependant à l’évêché de Strasbourg.
Ce long préambule explique l’intitulé de l’article : l’Alsace, le pays des trois évêques. Mais l’Alsace est aussi un pays viticole qui a connu une sorte d’apogée aux XVe et XVIe siècles. Dans une région où les ecclésiastiques occupent un rôle politique majeur, il est possible de trouver mention du vin dans des archives où, a priori, on ne chercherait pas ce type d’information.

Dans les caves des Rohan
Au XVIIIe siècle, quatre Rohan se succèdent sur le trône de saint Arbogast, un cas quasi unique dans toute l’Europe d’époque moderne : Gaston de Rohan, le fondateur de la dynastie, en fonction de 1704 à 1749 ; Armand de Rohan, son petit-neveu, de 1749 à 1756 ; Constantin de Rohan, cousin de Gaston, de 1759 à 1779 ; enfin Louis de Rohan, neveu de Constantin, de 1779 à 1791.
Débutons par quelques bribes relevées dans les documents concernant le premier des quatre cardinaux. Le 28 septembre 1712, les chanoines de Surbourg députent leur prévôt pour aller à Saverne complimenter son altesse éminentissime, le cardinal de Rohan et évêque de Strasbourg, sur sa promotion au cardinalat. De là, il ira à Turningen (sic) pour disposer toutes choses pour les vendanges.

Le décor est planté
Mais est-il possible de savoir ce que les Rohan boivent à la table ? Recourons à des sources inédites. Gaston de Rohan peut compter sur son intendant à Saverne, l’abbé François Antoine Garnier. Alors que le prince évêque de Strasbourg participe au conclave de Rome pour l’élection du pape, ce dernier lui adresse régulièrement une correspondance, où il fait le point sur l’approvisionnement du château.
En huit mois apparaissent quatre mentions du divin breuvage. C’est ainsi que le 7 novembre 1729, il informe son maître que “le vin du Rhin du duc de Bouffler arrivera le 15 à Reims”. Quelques mois plus tard, le 24 mars 1730, une autre mention précise : “Le routier est arrivé le 20 au soir, bien mouillé… avec les trois paniers de vin d’Espagne. Il m’est arrivé de Perpignan 72 bouteilles de vin de Rivesaltes que j’ai fait venir d’un de mes amis qui est de ce pays-là. Nous n’avons jamais été si bien en semblables provisions”.
Retour sur la question, le 7 avril 1730 : “La provision de vin de Rivesaltes, je ne l’ai pas goûtée, non plus que le vin d’Espagne dont on n’ouvrira pas les paniers avant que vous ne soyez ici. Vous verrez dans un même état trois feuillettes de vin vieux de Bourgogne que Carnot m’a envoyées. Je le ferai mettre en bouteilles incessamment après l’avoir fait coller”. Enfin, le 9 juin 1730, Garnier indique que “l’intendant est venu hier ici. Je l’ai reçu de mon mieux. Il a goûté du vin muscat rouge de Toulon, reçu cette année, qu’il a trouvé fort bon”.
Comme on le constate, quatre mentions de vins de vignobles français et étrangers, aucune du vignoble alsacien. Un sentiment confirmé par un autre extrait, issu de la correspondance de Jean-François Riccius, le suffragant de Gaston de Rohan, daté du 17 juillet 1741 : “J’ai oublié de demander si votre altesse éminentissime avait goûté le vin de son pieuré de Vesseaux et si elle l’avait trouvé un peu raisonnable. En ce cas, je lui demande la permission d’envoyer quelques bouteilles à Saverne. Je sais qu’il y a des vins plus délicats et plus précieux, mais la variété plaît quelquefois”. La réponse du cardinal mérite d’être rapportée : “Votre vin est bon. J’en accepte vingt bouteilles. Laissons-le reposer jusque-là”.
Dans les mêmes notes de Riccius, on peut lire la remarque suivante, en août 1741 : “Outre les trois séminaristes qui sont morts de pourpre, le sieur Geiger vient de mourir. Il y a encore onze malades au séminaire. Ce ne sont pas, à ce que l’on dit, les marmites et casseroles mal étamées qui ont causé ces maladies, mais on prétend qu’elles peuvent avoir été occasionnées par les vins de 1740 qui ont été mêlés à ceux de 1739. Ces premiers étant extrêmement pernicieux, j’ai de la peine à croire que l’on a fait ce mélange par le séminaire”.
Reste que la meilleure approche de la cave des Rohan se trouve dans l’inventaire après décès du grand cardinal effectué du 14 août au 17 septembre 1749. A Versailles, l’évêque occupe l’hôtel de la Vieuville, sur la place d’armes. La cave renferme, entre autres, une demie-queue de vin de Bourgogne (120 livres), dix mesures de vin du Rhin (évaluées à 500 livres), une pièce de vin d’Alsace (130 livres), quelques bouteilles de champagne (400 livres) et deux cents autres de vin d’Alsace.
Dans son appartement du vieux-Louvre se trouve la garde-robe à l’usage du cardinal, une simarre, un camail et une soutane de drap écarlate. Les quinze moyens de locomotion du prélat, à commencer par une grande berline de ville dorée, garnie de bronze, pommes d’or moulu, doublées de velours cramoisi, valant trois mille livres, sont entreposés à proximité.
A l’hôtel de Soubise, sis 16 rue Vieille-du-Temple, la cave paraît bien garnie avec cent vingt bouteilles de bourgogne, soixante de vin du Rhin, mais aussi du champagne, des liqueurs, du vin de Chypre et du “tocquet” blanc.
Au palais épiscopal de Strasbourg, les préposés relèvent encore du vin de Bourgogne (120 livres), du bourgogne plus spécifiquement de Nuits (2 400 livres), du bourgogne de Châlons (300 livres), Beaune (300 livres), du champagne (144 livres), du vin de Bodenheim (1 200 livres), de Rietisheim (1 200 livres), de Lauwenheim (1 000 livres), du vin de Moselle (108 livres), du vin “du pays”, autrement dit d’Alsace pour l’énorme valeur de 14 958 livres, du vin d’Espagne (401 livres) et du malaga (658 livres).

Le vin à Spire et à Bâle
Le vin se retrouve évidemment à la table des princes évêques de Spire et de Bâle. Citons simplement deux extraits. Ainsi le cardinal de Schoenborn, prince évêque de Spire, remercie le 25 octobre 1728, le cardinal Hercule André de Fleury, premier ministre de la France, de lui avoir adressé des bouteilles de champagne, en retour de l’envoi d’une caisse de vin du Rhin : “J’ai bien reçu les deux caissettes de liqueurs et le panier de vin de champagne que Votre Excellence m’a fait l’honneur de m’envoyer par Gayot à Strasbourg. J’ai trouvé le tout très exquis et de la meilleure qualité du monde et j’en ai bu avec de bons amis à la santé de Votre Excellence. Je suis confus de me voir aussi généreusement récompensé de la petite caisse de vin du Rhin que je n’ai pris la liberté de lui envoyer que pour lui marquer mon attachement. J’envoie d’autres tonneaux à Votre Excellence puisqu’à l’occasion du présent congrès de Soissons elle sera accablée de ministres étrangers qui aimeront le goûter.”
Quittons Bruchsal pour Porrentruy. Le vicaire général de Besançon écrit au prince évêque de Bâle, le 29 décembre 1746 : “Je suis chargé de la plus étrange ambassade du monde auprès de votre Altesse. Sérilly, notre intendant, homme généreux, magnifique, prodigue même dans la dépense, se prépare à recevoir la Dauphine et sa maison à Vesoul le 24 janvier 1747. Il cherche à se surpasser et à se distinguer par les choses rares ou exquises. Il en est une qu’il ne peut trouver dans le pays : ce sont six bouteilles de vin de Hongrie et douze bouteilles de vin du Rhin. Il imagine qu’elles sont dans la cave de votre Altesse et il exige que je les en tire.”
Comme on le constate, le vin est omniprésent à la table des “grands”, laïcs et ecclésiastiques, au XVIIIe siècle.

Claude Muller
Est Agricole et viticole n°52 29/12/2006

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