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Les splendeurs du val Saint-Grégoire

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Entrez dans l'intimité des caves, découvrez le quotidien du vigneron, comment il travaille sa vigne et produit son vin. N'hésitez plus ensuite à lui rendre visite.

Dominique et Henri Schœnheitz à Wihr-au-Val

wihr_au_val_2copie.jpgDepuis des temps immémoriaux, le vignoble de la vallée de Munster est renommé pour la qualité de ses vins. Après une éclipse au début du XXe siècle, il réapparaît à la lumière, en partie grâce au labeur de Dominique et Henri Schœnheitz, lauréats du trophée du meilleur vigneron vingt sur vins en 1995.


Au Moyen Age, la vigne est présente dans tous les lieux où apparaissent les signes de l’opulence. Indépendamment du rite qui en fait une dépendance nécessaire de tout établissement ecclésiastique ou monastique, elle occupe une telle place et jouit d’un tel prestige que quiconque possède un rang la cultive autant pour l’honneur que pour le profit. La vallée de Munster, où se bousculent l’abbaye bénédictine Saint-Grégoire de Munster, les Habsbourg, les Ribeaupierre et les Hatt-statt, ne déroge pas à cette règle.

La vigne à Wihr-au-Val

Saint-Grégoire

“Agrum vinearum iuxta ecclesiam wilre”, lit-on dans un manuscrit de l’abbaye en 1259. “Agrum vinearum situm in banno wilr iuxta ecclesiam ibidem”, est-il encore précisé en 1275. La vigne est attestée dans la localité au moins depuis la seconde moitié du XIIIe siècle du point de vue littéraire et certainement cultivée avant ces mentions. Aux XIIIe et XIVe siècles, le prince-évêque de Bâle y perçoit annuellement dix foudres de vin. Lors de la guerre entre Colmar et Ribeauvillé, les habitants de Munster coupent des raisins mûrs en 1293 en représailles.

Le répertoire-cartulaire de l’abbaye cistercienne de Pairis mentionne la possession des vignes en 1297, en 1357 “am Rödeli oben an Wincken”, en 1373 “im lifin gerüt”, un schatz de rouge en 1436. Vers la fin de la guerre de Trente Ans (1618-1648), qui aboutit à la prise de l’Alsace par la France, on peut lire sur ce mot, signé à Colmar le 8 mai 1645 : “Laissez passer le vin et la vendange qui appartiendra à messieurs de Munster et tenez bien compte chacun en votre particulier de la quantité qu’ils en feront sortir pour leur faire après payer la dîme qu’ils devront”.

Passons au siècle des Lumières, où les documents foisonnent. Un ingénieur militaire, anonyme, parcourant la vallée en 1732, relève qu’elle “est garnie d’excellentes prairies, parce qu’on les arrose tant que l’on veut. Il n’y a pas de terres labourables qu’autant il en faut pour la subsistance des habitants. Leur grand commerce est les bestiaux. Il faut aussi beaucoup d’argent avec les échalas et les planches vendus à Colmar. Wihr-au-Val Saint-Grégoire est un bourg composé de 56 feux, entouré de bonnes murailles, situé sur un petit ruisseau.” L’ingénieur aurait pu ajouter que l’église catholique Saint-Martin se trouve au centre d’un cimetière fortifié. L’orgue Aebi de Munster y est installé en 1739. Et surtout il ne daigne pas s’intéresser aux vignes.

Un parcours dans les archives communales montre pourtant son omniprésence. Citons tout d’abord le règlement des vendanges de 1738. Les deux premiers jours de récolte sont fixés le lundi 6 et le mardi 7 octobre. Le mercredi 8, il est permis de cueillir le rouge au Logelköpfe, près de Gunsbach. Jeudi 9 et vendredi 10, tout le rouge. Enfin samedi 11 octobre, il faut vendanger à part, le rouge et le blanc dans le Linsenberg. En 1740, aucun règlement n’est promulgué, car c’est une année calamiteuse. Dans tout le ban, les raisins ont gelé, provoquant un dénuement général. Le règlement de 1744 se calque sur celui de 1738. On y ajoute que le vendredi, on vendange toutes les nouvelles vignes - sans doute replantées après le désastre de 1740 - et que le rouge doit être récolté à part. En 1754, sous peine d’amende de cinq livres, les bourgeois ne peuvent quitter Wihr avant 5 heures du matin et rentrer, avec les cuves pleines, après 20 heures.

Mentionnons encore cette description de Bureaux de Citey, un ingénieur militaire également, lequel écrit en 1783 : “Depuis Munster jusqu’à la plaine d’Alsace s’étend le val Saint-Grégoire. Il renferme la ville de Turckheim, le bourg de Wintzenheim et le village de Zimmerbach. La ville de Wihr et le village de Walbach forment une population de 1 330 habitants catholiques vivant du produit de leur terrain, sans aucune ressource de commerce ni d’industrie, sauf une blanchirie (sic) établie à Wihr et la filature de coton. Les prairies sont grandes et très abondantes en mauvais fourrages, attendu qu’elles sont marécageuses, inconvénient qui résulte de sa forme trop horizontale et trop unie du fond de la vallée. Les terres labourables sont en petite quantité. Les vignes sont la partie la plus considérable de la culture. Elles produisent un vin fort médiocre, mais assez abondant pour suffire à l’échange des denrées de première nécessité telles que le blé.” Si Bureaux de Citey atteste donc bien de la présence de la vigne, on relèvera son appréciation peu élogieuse, en contradiction avec les splendeurs médiévales du lieu.

En 1788, le prix de l’hectolitre vendu en gros à Wihr est de 22 francs pour 26 à Turckheim et 20 à Herrlis-heim. En 1829, son prix tombe à 10 francs comme à Obermorschwihr, mais 13 à Turckheim. A cette époque, il est dit que “tout le vin - du lieu - reste dans la vallée, alors que Turckheim exporte 3 500 hectolitres annuellement.” En 1860, la superficie du vignoble de Wihr atteint 115 hectares. Un état statistique précise que le rendement s’élève à 50 hl/ha en année moyenne, mais qu’il atteint 60 hl/ha cette année. Même surface de 115 ha en 1893 et 1898. Wihr est alors, pour sa superficie, la 65e commune du vignoble d’Alsace, la première étant Colmar avec 602 ha, la deuxième Obernai avec 525 ha, la troisième Epfig avec 495 ha et la quatrième Turckheim avec 476 ha.

De cette époque date la célèbre déclaration de Jean Bresch : “Au pied du Sonnenberg, couronné par une petite chapelle, s’élève Wihr-au-Val qui est justement fier de son vin rouge appelé Prince Max (imilien de Habsbourg), lequel ne le cède guère au Brand de Turckheim, tant il a du feu et du bouquet”.

Le destin des Schœnheitz

Au tournant du XXe siècle, Henri Schœnheitz - décédé en 1914 - possède une tuilerie et quelques vignes. Mais les tuileries, nombreuses dans le val Saint-Grégoire à ce moment-là, ferment les unes après les autres. Henri Schœnheitz n’échappe pas à la fatalité. Il faudra désormais concentrer l’activité sur le vignoble et les activités rurales.

schoenheitz_1912_copie.jpgSon fils, Jean Schœnheitz (1893-1960), époux de Marguerite Dirringer (1907-1977), s’adonne à la polyculture-viticulture au lendemain de la Première Guerre mondiale. Son exploitation est conséquente pour l’époque : 4 hectares. Mais les temps sont durs. Après l’attaque du phylloxéra, vient le temps des hybrides, bientôt remis en question. Il faut arracher entre 1925 et 1930 pour replanter des cépages nobles. Suivent encore les malheurs de la Seconde Guerre mondiale. Le 18 juin 1940, les Allemands, croyant avoir affaire à une poche de résistance, rasent quasiment tout le village, y compris la vieille muraille qui symbolisait le statut de ville au Moyen Age. Située un peu à l’écart du centre, la maison des Schœnheitz survit au désastre.

L’œuvre d’Henri Schœnheitz et de son épouse Odile Wasser, originaire de Walbach, consiste à agrandir le patrimoine familial. Tous deux nés en 1927, ils arrondissent leur pré carré de 2 à 6 ha. Avec de jeunes viticulteurs qu’il réussit à fédérer, Henri Schœnheitz aménage à nouveau les coteaux désertés - il ne restait qu’une trentaine d’hectares de vignes à Wihr vers 1970. Mais développer le foncier représente un investissement lourd. Pour plus de commodité, il adhère à la cave coopérative de Turckheim, qui naît en 1955, ce qui le dispense de la vinification et de la commercialisation de ses vins.

L’étape suivante passe par Henri Schœnheitz, né le 9 novembre 1958, et son épouse Dominique Rousseau, née le 9 février 1959, tous deux titulaires d’un BTS œnologie obtenu à Beaune. En 1980, ils décident de créer leur propre exploitation pour vinifier et commercialiser par eux-mêmes. Petit à petit, de 1980 à 1988, ils parviennent à remettre en valeur 4 hectares de coteaux et les commercialisent. En 1989, ils reprennent les 6 ha d’Henri Schœnheitz père, lequel prend une retraite bien méritée. Le domaine comprend alors une dizaine d’hectares. L’installation de Dominique, en tant que jeune chef d’exploitation associée en 1990, permet d’obtenir, entre autres, de nouveaux droits de plantation. Actuellement la superficie totale atteint 14 ha et 1 ha de jeunes vignes, le tout concentré sur Wihr-au-Val, les vignes les plus éloignées étant à Walbach.

Les Schœnheitz commercialisent désormais l’intégralité de leur production, issue de vignes qui bénéficient de l’exceptionnelle exposition plein sud et d’un terroir granitique.

Le Linsenberg est un lieu-dit propre à Wihr-au-Val. Son sol est très caillouteux et se réchauffe rapidement au printemps. Terroir de prédilection pour le riesling, il offre sur la partie glaiseuse, des gewurztraminers de caractère. Le Holder, au sol à la fois granitique et argileux, confère aux gewurztraminers et aux pinots gris opulence, complexité et extrême finesse. Le Herrenreben, où les seigneurs de Ribeaupierre faisaient déjà vinifier leur vin rouge au XVe siècle, au sol caillouteux et sablonneux, donne des pinots noirs charpentés, concentrés et riches en arômes. C’est aussi ici que poussent les plus vieilles vignes des Schœnheitz qui donnent un riesling particulièrement racé.

La production est actuellement de 80 000 à 100 000 bouteilles, vu le rendement bas des vignes de coteaux. Grâce au dynamisme de Dominique Schœnheitz qui s’investit dans le domaine commercial, les vins sont présents, à force de démarchage, dans bien des restaurants, à commencer par ceux du val Saint-Grégoire, ainsi qu’à la Verte Vallée, la Nouvelle Auberge, l’Agneau d’or. L’exportation, qui représentait 2 à 5 % aux débuts, atteint aujourd’hui 10 % et les Schœnheitz espèrent atteindre à terme 25 %, car il faut diversifier les ventes. L’effort se concentre sur les Etats-Unis, le Royaume-Uni et les pays nordiques. Au-dessus du nouveau caveau, des chambres d’hôtes permettent d’accueillir avec convivialité les importateurs. Tout un symbole d’une Alsace ouverte, dont la réputation des vins dépasse désormais les frontières hexagonales.

Pour conclure, relevons la prudence et l’optimisme raisonnable d’Henri Schœnheitz. Il estime que les viticulteurs alsaciens se sont relativement bien adaptés à la crise, par rapport aux collègues du Beaujolais par exemple. Rappelant que les récoltes de vin à Wihr-au-Val “ressemblent à des dents de scie, voire à des montagnes russes”, il souligne l’importance du stockage, s’élevant contre la politique “de vendre vite à petit prix”. Il rappelle le sage précepte des anciens : “Avoir un millésime en cuverie, un autre en bouteilles et un troisième en banque”. Un équilibre idéal, mais difficilement accessible lorsqu’une exploitation part de pratiquement rien. Si Henri Schœnheitz se réjouit de la qualité du millésime 2006, il en déplore la faible quantité qui pourrait annihiler les trésors d’énergie déployés pour satisfaire la demande. Une remarque aux antipodes de la morosité ambiante !

Claude Muller

Est Agricole et Viticole n° 2 12/01/2007

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