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Vignes et environnement.

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Entrez dans l'intimité des caves, découvrez le quotidien du vigneron, comment il travaille sa vigne et produit son vin. N'hésitez plus ensuite à lui rendre visite.

Voici dix ans, tout le monde admirait les vignes bien désherbées, au feuillage taillé bien court, soigneusement traitées grâce à des machines sophistiquées, voire à l'hélicoptère. Aujourd'hui, on s'extasie devant des espèces de forêts vierges, aux herbes folles dont on distingue à peine les vignes des mauvaises herbes ". Cet observateur du vignoble avoue se sentir dérouté : " Aujourd'hui, c'est la mode du bio, et pas seulement dans les vignes. On m'explique que sans conduite bio, pas de grand vin. Cela veut dire qu'on me fait boire des piquettes sous l'étiquette grand cru depuis des décennies ? Et quelles différences existe-t-il entre ceux qui affichent l'étiquette bio et les autres ? ".

Dans le monde du vin, habitué à décerner de bons et mauvais points par guides, concours et critiques interposés, les appréciations très tranchées sont fréquentes dans les commentaires sur les vins élaborés selon des conduites " bio " ou classiques. Au sein même de la profession, les opinions les plus abruptes ont tôt fait de fuser. Et d'accuser les " bios " d'être sectaires, donneurs de leçons, imbus de leurs pratiques, passéistes voire dangereux, folkloriques ou d'aimables Pierrots lunaires. De l'autre bord, il n'est pas rare d'entendre quelques qualificatifs aux angles tout aussi vifs sur le thème des dégâts irrémédiables causé au monde d'aujourd'hui et de l'héritage pitoyable qu'on laissera à nos enfants.

Restent quelques vérités, issus d'observateurs qui n'émargent ni au budget recherche des multinationales spécialisés dans les produits de synthèse destinés à l'agriculture ni au militantisme écologique à connotation politique : nous ne sommes que locataires de la terre et de la vigne en particulier. Cette terre appartient aux générations futures qui nous demanderont des comptes à propos de l'état dans lequel nous la transmettons. Point n'est besoin d'avoir campé devant le site de Plogoff, au Larzac ou à Creys-Malville pour savoir que la situation n'est pas brillante et que les ravages causés par les pratiques des " Trente glorieuses " sont parfois catastrophiques. Même les industriels en conviennent, eux qui mettent aujourd'hui l'accent sur la faible nocivité de leurs produits.

Pas seulement un label
La nécessité de transmettre le patrimoine environnemental en bonne santé est donc admis. " Après plusieurs années de "tout-chimique", l'état de sols et des sous-sols est déplorable ", affirment certains. Reste à connaître l'alternative proposée.

Dans la démarche en faveur de conduites aussi naturelles que possible, sont présents de nombreux arguments. Respect de l'environnement, revitalisation des plantes, protection à long terme du patrimoine viticole ainsi que considérations marketing. " L'Alsace doit se battre sur le haut de gamme, d'autant que le consommateur est de plus en plus sensibilisé à la qualité de son alimentation. Mais ceux qui passent au "bio" ne recherchent pas un label mais tentent de résoudre des problèmes plus profonds. Le tout est aussi de savoir si les pratiques "bio" améliorent réellement le goût du vin et sa qualité ", s'interroge-t-on dans le vignoble.

Sur cette question, les avis sont très nuancés. Il est clair que le goût du vin ne changera pas après seulement quelques années de pratiques. Soumis à des traitements chimiques pendant un long moment, la terre et la vigne doivent se débarrasser de tous les résidus. Cela peut prendre du temps quand on sait le durée de vie de certains désherbants peut atteindre 60 ans ! "J'ai remarqué chez des collègues qui avaient plusieurs années de recul une structure différente dans leurs vins, davantage d'acidité tartrique et une structure plus prononcée", commente Jean-Pierre Dirler. "Conduire la vigne en accord avec son environnement est de toutes façons lié à la qualité du produit que l'on veut élaborer. Agir préventivement, c'est diminuer la sensibilité de la vigne aux maladies. Un des moyens pour y parvenir est de diminuer l'expression de sa végétation propice aux parasites, donc sa vigueur. En diminuant la vigueur de la plante on règle déjà 50 % du problème des maladies et l'utilisation de produits chimiques. Un enracinement profond, une terre meuble sont des éléments de réponse. On donne à la vigne les moyens de transcender l'endroit où elle vit. La notion de terroir n'est pas loin", commente Jean Schaetzel.

"Il existe plusieurs niveaux pour apprécier un vin, organoleptique, l'attractivité des sens et puis le troisième, c'est la bouteille vide le soir et le réveil le lendemain matin frais et dispos", raconte Jean-Pierre Frick, de Pfaffenheim en souriant. "On ne peut apprécier la qualité d'un vin bio seulement en le recrachant après l'avoir goûter. On l'apprécie dans la durée". "D'ailleurs notre clientèle en témoigne : nous n'avons pas une majorité de clients bio mais de plus en plus de véritables épicuriens".

Des pratiques adaptées
Le risque est grand en effet de voir les engrais et traitements remettre en question la typicité du terroir en l'absence de vie de la terre. Après avoir été nourri artificiellement par des produits chimiques, la plante doit renouer des relations avec son environnement, sans l'intervention systématique de l'homme, et avec le sol. "Les herbicides et les engrais inhibent les sols et les pratiques bio le revivifient. Et le premier geste est d'agir sur les rendements", selon Jean-Pierre Frick.

L'enherbement est ainsi un des vecteurs privilégié des vignerons qui recherchent une alternative aux produits chimiques. Il s'agit alors de laisser vivre la terre et de ne pas désherber liserons, coquelicots, pissenlits. L'herbe diminue la vigueur de la vigne et par là même celle des baies qui offrent ainsi moins d'espace aux parasites. Mais tout est affaire d'équilibre. Il n'est pas question de mettre en compétition l'herbe et la vigne, notamment dans le cas de pentes très rudes, tandis que l'enherbement systématique engendrent aussi des inconvénients.

"L'Alsace, heureusement, n'est pas championne en matière d'utilisation des produits phytosanitaires avec une moyenne de cinq traitements par an contre plus du double dans d'autres régions. Les raisons tiennent au climat moins humide, à la structure même de la plante avec un tronc en hauteur qui fait barrages aux contaminations", estime Jean Schaetzel du CFFPA de Rouffach. " Mais attention, les pratiques préservant l'environnement n'en sont qu'à leurs balbutiements en Alsace par rapport au Bade-Wurtemberg par exemple ", poursuit-il.

Tâtonnements
Poursuivre la même logique que celle qui présidait dans le vignoble des années soixante est donc globalement refusé par un nombre croissant de viticulteurs, issus de toutes les familles professionnelles. Même si l'enherbement ne fait pas l'écologiste, il suffit de parcourir le vignoble pour constater que la proportion de vignes enherbées a considérablement cru en quelques années pour atteindre une confortable majorité. " C'est le signe d'une profonde prise de conscience. Et cela fait toujours moins de désherbants dans la terre, les eaux de ruissellement et dans les organismes des vignerons ", admet-on dans le vignoble.

La question de la santé du vigneron a été le déclencheur de la réflexion sur les modes de conduite de la vigne dans plusieurs domaines. Le domaine Meyer, à Bergholtz, est dans ce cas. A l'origine, un grave problème de santé du père a tout déclenché. "Mon mari a eu le nerf optique paralysé après une mauvaise utilisation d'un produit chimique de lutte contre l'araignée rouge. Nous nous sommes lancés sur cette voie sur les conseils d'un médecin, afin de préserver notre santé", se souvient Marie-Rose Meyer. Seulement, en 1969, la rare littérature existant à ce sujet traite de toutes les cultures... sauf de la vigne.

Ils démarrent à zéro dans cette voie. Les tâtonnements engendrent des situations difficiles : " Les rendements chutent jusqu'à 40 hl/ha par manque de maîtrise des procédés ", reconnaissent-ils. Mais ils tiennent bon, aidés par le micro-climat de la région, peu humide. Le domaine Meyer abandonne en 1974 la vente en vrac. Les rendements sont stabilisés autour de 60 à 70 hl/ha afin d'optimiser la concentration d'oligo-éléments et de sucre. " L'utilisation de produits bio, type purin d'ortie, décoction de presles, etc. a renforcé la vitalité de la vigne ", affirment-ils. " L'identité de nos vins évolue vers plus d'élégance et de transparence. Nous avons augmenté nos prix. Nous voulons préserver le plus possible l'identité du terroir. C'est vrai, tout cela demande un énorme investissement en temps. Il faut être très près de ses vignes, les suivre attentivement. Une fois que le parasite est là, c'est déjà trop tard", commentent ces pionniers du bio.

Santé des hommes
Jean-Pierre Dirler a lui aussi été séduit par une médecine plus douce pour les hommes avant de passer à des pratiques bio pour ses vignes. C'est également à la suite de problèmes de santé qu'il a approfondi sa réflexion. "Je veux pouvoir garder au maximum la finesse et l'élégance de mes vins et des pratiques respectant l'environnement permettent d'accentuer cette typicité issue du grès des Vosges". L'évolution a été réalisée progressivement, d'abord sur 3 parcelles en 1996, histoire de tester surtout "notre capacité à gérer un surcroît de travail". Là se trouve le principal souci de Jean-Pierre Dirler, "le travail du sol augmente l'aération et la vie de la terre. Les produits sont mieux absorbés et ont une durée de vie moins longue. Il faut surtout traiter à bon escient".

Les techniques font leurs preuves, "nous avons ainsi réglé une attaque d'araignées rouges en 48 H grâce à une décoction d'orties", mais le vigneron de Bergholtz ne manque pas de souligner les limites de son travail, notamment lors d'intempéries très importantes. "Je poursuis des méthodes plus classiques sur une petite parcelle ayant une pente en devers. Il me faudrait un treuil. Il faut connaître parfaitement la plante, observer ses symptômes et agir préventivement. Il ne s'agit pas de traiter systématiquement mais de jouer sur les conditions climatiques et plutôt prévenir les maladies que les soigner une fois apparues ", commente Jean-Pierre Dirler.

Même son de cloche chez Jean-Pierre Frick. Selon l'ancien conseiller régional " Vert ", des problèmes de santé ont conduit son père à s'interroger sur la nature des ajouts chimiques dans les légumes et, de là, dans les vignes. L'un des trois vignerons labellisés " bio " en Alsace bénéficie largement de la faveur des médias, puisque La Revue du Vin de France a décerné un coup de cœur à l'un de ses pinots noirs. Au domaine Frick, la valorisation économique n'est pas un vain mot. " Nous avons une clientèle de gens curieux, d'épicuriens désireux de connaître des vins qui sortent de l'ordinaire. Pourtant, ils achètent du vin auprès de vignerons qui appliquent d'autres pratiques ", commente-t-il. " Aujourd'hui, on m'interroge souvent sur la biodynamie. J'insiste sur la nécessité d'engager progressivement une démarche de base en direction de la protection de l'environnement. Ce n'est pas tout ou rien. L'essentiel est que chacun se rende compte des dégâts causés à l'environnement, aux vins et à l'homme par certains traitements. Grâce à la biodynamie, nous avons amélioré la qualité de notre vie puisque nous n'avons plus besoin de protection spéciales pour travailler dans les vignes ", se réjouit le vigneron.

Manque d'études
" On n'entre pas en biodynamie comme en religion ", confirme André Ostertag (Epfig), dont le domaine grossit les rangs des biodynamiciens d'Alsace. " J'avoue que certains aspects de cette pratique étonnent mon esprit cartésien. Ce que je constate, c'est que cela fonctionne. Mais si la biodynamie est plus exigeante - en matière de connaissance de la vigne et par ses méthodes - elle n'a rien d'une secte où l'on s'enferme. Rien à voir avec des Témoins de Jéhovah qui refusent une transfusion quitte à laisser mourir le malade. Si la biodynamie est impuissante à résoudre un problème, rien n'interdit d'utiliser ponctuellement d'autres méthodes ", explique le vigneron d'Epfig.

Ce point de vue est confirmé par Jean-Pierre Frick : " Nous ne sommes ni masochiste ni irréaliste. Il peut y avoir des cas très particuliers - grêle, situations climatiques extrêmes - où le recours à des produits non bio peut être indispensable. Mais il faut bien souligner qu'entre l'utilisation de ces substances une fois tous les dix ans et leur application quotidienne, il y a une grande marge ", expliquait-il dans une interview à l'hebdomadaire L'Est agricole et viticole. " Nous réapprenons à connaître la vigne, sans se réfugier derrière les avis des techniciens. Les vignerons se réapproprient la responsabilité de la conduite de la vigne ", poursuit André Ostertag, président de l'association Vignes vivantes, dont l'objet est précisément de favoriser la connaissance des sols.

D'autres mettent un bémol aux pratiques bio en estimant que l'utilisation de certaines molécules, telles le cuivre, classé parmi les métaux lourds, ne peut être neutre pour l'environnement. Lucien Schroetter, qui a lancé à Kaysersberg sa société de produits de traitements au début des années 60 ne s'engage pas sur cette question : "Il faut savoir que de toutes façons certains oligo-éléments manquent terriblement dans le sol, c'est le cas du cuivre ou du manganèse", répond-il. " Alors on est encore loin d'être confronté à des problèmes de résidus. D'autant que le coût de ces produits est un frein naturel à une utilisation massive".

Un coup de pouce chimique
Quoiqu'il en soit, il est difficile de vérifier telle ou telle affirmation en l'absence d'études réalisées par les organismes publics. "Il n'est pas question de garantir un succès total et de vanter les mérites d'une pseudo potion magique. On veut surtout aider la plante à être plus forte et à mettre toutes les chances de son côté pour se défendre. Il faut avoir à l'esprit que le traitement passé de la terre participe beaucoup au résultat ". Lucien Schroetter propose des produits capables de corriger les carences de la terre. Cet horticulteur de métier vend ainsi des mélanges d'engrais à la carte selon les résultats des analyses des sols mais aussi des produits phytosanitaires. Il a choisi une solution médiane, qui amène sans qu'ils s'en aperçoivent plusieurs vignerons à utiliser des produits non toxiques et à entrer dans une logique de lutte raisonnée.

Directeur de l'ITV Alsace, Charles Brechbuhler a axé le travail de l'organisme sur la modélisation et la mise au point de technique de prévisions météorologiques, à partir des températures, afin de connaître au mieux les moments de l'apparition des vols, des pontes, etc. "Il existe des auxiliaires naturels qui seront d'autant plus vigoureux qu'on ne les détruira pas par des interventions chimiques. Mais des interventions insecticides sont parfois inévitables. Il s'agit alors de traiter à bon escient afin de diminuer la fréquence et d'utiliser des substances actives à un moment précis. Là encore il faut être à l'écoute de la vigne".

" Les deux viticultures ne sont pas en complète opposition, il faut avant tout savoir évaluer un risque grâce à une observation minutieuse et trouver une réponse appropriée ", assure pour sa part Jean Schaetzel. Sans parler de biodynamie, il existe ainsi de nombreuses pratiques simples qui concourent à une meilleure santé de la vigne, telles que la taille d'hiver maîtrisée qui limite les blessures de taille et l'arrivée de champignons, une meilleure aération de la grappe afin de diminuer l'humidité, une gestion différente du palissage où les sarments sont moins compacts. Autrement dit, les chemins du respect de l'environnement sont nombreux. Le tout est de s'y engager.

D'autant qu'il existe un dernier élément dans le débat : l'agriculture biologique est créatrice d'emplois. " Globalement, la biodynamie coûte plus cher qu'une conduite traditionnelle. Mais la valorisation des vins qui en résulte permet largement de compenser. Et puis, en créant des emplois, nous interrompons la logique de type industrielle qui veut que la mécanisation supprime de plus en plus de fonctions humaines dans les vignes. Ce rôle social n'est pas à négliger ", conclut Jean-Pierre Frick.

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Extraits de notre magazine "Vigneron d'Alsace(s)"

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